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Family
Process Vol. 27, December 1988
LE
RETOUR DE LA QUESTION "POURQUOI"
DES AVANTAGES D'EXPLORER DES EXPLICATIONS PREEXISTANTES
BEN
FURMAN ET TAPANI AHOLA
Une
question comme "Pourquoi cette personne se comporte t'elle comme ça?"
est une question en quête d'explication. Elle est posée dans
l'intention d'obtenir une explication sur la cause du comportement de
cette personne. Ces questions peuvent revêtir plusieurs formes. La
question "pourquoi" en est le prototype, mais les explications
sur les causes peuvent aussi être posées avec des questions comme
"Quelle est la cause de X?; Quelle est la raison de X?; Qu'est-ce
qui produit X? Des explications sur les causes tentent d'expliquer
pourquoi quelque chose ou quelqu'un se comporte d'une certaine manière.
En psychologie sociale, les explications sur les causes sont appelées
attributions causales, et le domaine de recherche qui s'occupe de la
manière dont les gens expliquent le comportement d'autres gens (ou le
leur) est connu sous le nom de théorie de l'attribution.
En
général, lorsque le comportement de quelqu'un est perçu comme problématique,
demander une réponse sur le pourquoi cette personne se comporte de
cette manière est appropriée. Des explications plausibles peuvent être
utiles au moins de deux manières. La première, c'est qu'elles peuvent
avoir un effet d'apaisement. Selon les mots de Maturana, une explication
est "une déclaration qui apaise celui qui la reçoit". Deuxièmement,
les explications peuvent aider à trouver des solutions aux problèmes.
Etre
confronté à des problèmes que l'on ne peut pas expliquer tend à
causer confusion et détresse. Si par exemple, les parents d'une
adolescente trouvent que leur fille se drogue, la question
"pourquoi" surgit automatiquement: "est-ce parce que nous
n'avons pas été d'assez bons parents? Est-ce que c'est l'accoutumance
à la drogue? Est-ce que c'est la société?" La question
"pourquoi" hante les parents jusqu'à ce qu'ils trouvent une
explication satisfaisante. L'effet apaisant des explications est illustré
par le fait que parfois, les gens se satisfont d'une explication
plausible, même si ce n'est pas une solution. Par exemple, les patients
vont souvent chez un docteur pas tant parce qu'ils ont besoin de remèdes,
mais plutôt parce qu'ils ont besoin de s'entendre dire que leur
indisposition n'est pas causée par un cancer ou tout autre chose
dangereuse.
La
route traditionnelle pour trouver des solutions aux problèmes passe par
les explications sur les causes. La séquence logique veut qu'on définisse
d'abord le problème, puis qu'on trouve sa cause et finalement, qu'on
intervienne pour tenter de changer ce qu'on considère comme en étant
la cause. Si par exemple, un bébé crie, les parents vont tenter de
trouver une raison à ses cris. S'ils pensent que le bébé a faim, ils
vont le nourrir; s'ils pensent qu'il est peut-être mouillé, ils vont
changer ses langes; s'ils pensent qu'il s'ennuie, ils vont jouer avec
lui. En d'autres termes, les explications sont en général des pistes
valables sur où intervenir pour résoudre les problèmes.
Bien
que les explications puissent être utiles, elle peuvent aussi avoir un
effet destructeur. Par exemple, elles peuvent créer de la souffrance en
affirmant la pathologie ou en blâmant une personne pour son problème;
elle peuvent aussi empêcher les gens d'explorer et de tenter de trouver
des solutions alternatives.
Réalisme
et constructivisme
Lorsque
les gens essaient de résoudre des problèmes, ils commencent
habituellement par trouver LA cause d'un problème spécifique. Par
exemple, si une voiture tombe en panne, la première chose que va faire
le conducteur, c'est de trouver d'où vient la panne, et puis de la réparer
ou de la faire réparer. La science en Occident - y compris la
psychiatrie, la psychologie, et d'autres écoles de thérapie - est basée
sur l'idée que l'investigation critique fournit et continuera à
fournir des réponses à la question "pourquoi" du
comportement problématique humain. Selon cette tradition intellectuelle
massivement acceptée, connue sous le nom d'empirisme, de positivisme
logique ou de réalisme, les praticien essaient de faire de leur mieux
pour "comprendre" les problèmes de leurs patients, en
d'autres termes, de mettre à jour les causes sous-jacentes
"vraies" ou "justes" de ces problèmes. En d'autres
termes, l'intention est de trouver des explications plausibles (ou aussi
plausibles que possible) pour rendre compte des problèmes. Cette
approche suppose qu'il existe une vérité et les explications sur les
causes en seront proches ou éloignées, et qu'il est du devoir du
clinicien de s'appliquer à trouver des explications causales vraies par
l'observation pertinente et raisonnée.
Cependant,
ces dernières années, la méthode scientifique conventionnelle
d'investigation basée sur l'idée d'une vérité unique a été sérieusement
malmenée par les sciences sociales en général et par la thérapie
familiale en particulier. L'alternative philosophique au réalisme est
connue en thérapie familiale sous le nom de constructivisme. La notion
centrale du constructivisme, en termes de comportement humain, consiste
à dire qu'il n'y a pas de vraies explications causales, que toutes les
explications sur les causes sont des ponctuations arbitraires créées
dans l'esprit de l'observateur. Par exemple, déclarer qu'une personne
se comporte d'une certaine manière parce qu'elle est sous l'influence
de démons n'est pas plus vraie ou plus fausse que de dire que le
comportement de cette personne est causé par une faible estime de soi
ou un dysfonctionnement dans la famille.
Lorsque
les praticien adoptent une approche constructiviste, ils abandonnent
l'idée qu'ils doivent essayer de comprendre les problèmes, c'est-à-dire
qu'il doivent essayer de découvrir ou au moins se rapprocher des vraies
raisons de l'existence des problèmes. Cette manière de penser conduit
inévitablement au pragmatisme: les explications ne deviennent valables
que dans leur utilité potentielle à résoudre ce que les clients
considèrent comme des problèmes.
Les
auteurs de cet article souscrivent au point de vue constructiviste ou
pragmatique, qui veut que les explications sur les causes soient considérées
selon leur utilité et non selon leur véracité présumée. Dans l'expérience
des auteurs, les explications rationnelles qui sont en accord avec les
théories modernes de la psychologie sont souvent moins utiles dans la génération
des problèmes que ne sont les explications inhabituelles ou même peu
plausibles.
LE
ROLE DES EXPLICATIONS DES CLIENTS EN THERAPIE FAMILIALE
La
plupart des écoles de thérapie ont fourni des théories pour expliquer
les problèmes humains. Ces théories proposent des lignes de conduite
pour "comprendre" ou pour trouver les causes sous-jacentes de
problèmes cliniques spécifiques. Les exemples en sont les conflits de
loyauté, le manque d'individuation, les sentiments de deuil inexprimés,
les hiérarchies incongruentes, les déviances de la communication,
l'identification projective, le manque d'adaptation sociale, les
conflits cachés du couple, la fonction protectrice des symptômes et
ainsi de suite.
Il
est concevable que plus les praticien se focalisent sur l'explication
des problèmes sur la base de leurs propres raisonnements clinique et
leur propre cadre théorique ou référentiel, moins ils seront intéressés
aux explications sur les causes que leur donnent leurs clients ou par
d'autres personnes qui sont impliquées dans les problèmes. Ce
point de vue est mis en évidence par la quasi-inexistence de littérature
qui traite de l'exploration des explications données par les clients
pendant le processus thérapeutique.
Le
but du présent article est de proposer que l'exploration des
explications données par les clients est à la fois utile et intéressante.
Les auteurs se sont intéressés de plus en plus aux explications
des clients sur les causes, ainsi qu'aux réactions des clients suite
aux explications données par leurs amis, leurs connaissances ou les
professionnels concernés par leur problème.
Cet
intérêt a indubitablement été en partie inspiré par "la
question de l'explication" des associés de Milan et par le
principe de l'utilisation qui est une caractéristique de la thérapie
de Milton H. Erickson.
Le
modèle de Milan
Selon
la thérapie systémique décrite par les associés de Milan Boscolo et
Cecchin, la tâche du thérapeute ou de l'équipe thérapeutique
consiste à générer des multiples explications ou des hypothèses pour
décrire le problème du client. L'intention est de créer une vue systémique,
de voir des patterns circulaires plutôt que des relations linéaires de
cause-effet. Les explications systémiques diffèrent des explications
des clients. Elles tiennent compte de l'interaction d'une série
d'individus ( professionnels de l'aide sociale compris) et suggèrent
qu'une motivation pleine de sens (fonction) est à la base du
comportement symptomatique, irrationnel du patient.
Le
modèle milanais ne tient pas les explications systémiques pour vraies;
il les considèrent comme des moyens alternatifs pour expliquer le
comportement de l'individu impliqué. Une explication ou une hypothèse
systémique réussie colle au comportement du client aussi bien,
et souvent mieux, que tout autre explication préexistante. D'autre
part, elle offre une alternative plus fertile aux explications plus
typiquement simplistes, linéaires données par les clients, ou aux
explications centrées sur la pathologie qui sont données par les
professionnels orientés sur une approche traditionnelle.
Les
explications des clients sur les causes sont intéressantes en thérapie
systémique, et la question "Comment expliquez-vous ça?" est
posée fréquemment durant le processus de l'entrevue circulaire caractéristique
de l'école de Milan. Les "cartes" des explications données
par les clients ne sont cependant pas examinées systématiquement ou en
profondeur parce que la tâche centrale du thérapeute n'est pas de se
focaliser sur les explications du client, mais de générer (avec l'équipe)
de nouvelles explications. Enfin, l'intention est d'exposer ces
nouvelles explications aux clients, que ce soit indirectement pendant
l'entrevue sous la forme de questions suggestives ou plus directement
après une discussion en équipe sous la forme d'une conclusion ou d'une
intervention finale.
Les
approches ericksoniennes
Une
des caractéristiques les plus notables du travail de Milton Erickson réside
dans l'apparente absence d'intérêt une explications théorique des
problèmes humains. L'usage fréquent fait par Erickson des explications
données par les clients, dans le but de produire des changements
comportementaux ou la résolution de problèmes est parfaitement en
accord avec son refus de donner des explications sur les causes des
symptômes de ses patients. Selon Erickson et Rossi: "En d'autres
termes, vous essayez d'accepter les idées du patient peu importe ce
qu'elles sont et vous essayez de les réorienter." La notion
d'utiliser le "cadre de référence" des clients ou de
"rencontrer les clients là où ils sont" est présent dans
toutes les formes de thérapie brève inspirées par les idées de
Milton Erickson.
La
thérapie brève du Mental Research Institute (MRI) de Palo Alto est un
exemple très connu de thérapies inspirées par le travail d'Erickson.
Il se caractérise par une absence d'intérêt pour les explications sur
les causes. Cependant, une explication invariable existe pour rendre
compte de l'émergence de tout problème: l'idée que les problèmes
sont des faits originalement normaux, journaliers qui sont accentués ou
maintenus par des tentatives de solutions inappropriées ou inefficaces.
Les explications du client ne sont pas examinées en détail dans la thérapie
brève du MRI, mais la notion de la "position du patient" est
centrale. La position du patient se réfère à la manière dont les
clients pensent, c'est-à-dire à quelle sorte d'explications sur les
causes le client croit. Les explications du client sur les causes sont déduites
par le thérapeute à partir de ce que le client dit de son problème.
La raison qui préside au besoin de comprendre la position du client est
de permettre au thérapeute de l'utiliser stratégiquement pour parvenir
à motiver les clients à exécuter les tâches thérapeutiques qui
incluent des solutions alternatives.
METTRE
EN LUMIERE LES EXPLICATIONS CAUSALES
Pour
décrire leurs propres comportements et celui d'autres gens, les clients
construisent des explications sur les causes par leur raisonnement
propre ou en se laissant influencer par les explications sur les causes
d'autres gens. Les autres gens (membres de la famille, professionnels)
ne révèlent pas toujours leurs explications sur les causes de manière
explicite. En pareil cas, les clients en sont réduits à deviner (déduire)
en observant leurs comportements et en lisant entre les lignes. Par
exemple, si un jeune homme arrive en retard à un rendez-vous, la réaction
de son amie dépendra de son explication à elle du retard de son ami.
Si elle pense qu'il est en retard parce que ça lui est égal, elle sera
fâchée; mais si elle pense qu'il est en retard parce qu'il a eu un
accident, elle sera probablement compréhensive. Sa réaction est
compatible avec son explication sur les causes. Si elle est fâchée, il
peut conclure qu'elle pense qu'il était en retard parce qu'il ne se
soucie pas d'elle: si elle est compréhensive, il peut en conclure
qu'elle attribue son retard à des circonstances extérieures.
En
vertu de la consistance entre les explications causales et le
comportement ou l'attitude d'une personne, il est souvent possible aux
gens de déduire de manière précise les explications causales des
autres gens. Les membres d'une famille et des gens appartenant au même
réseau social sont en général capables de se faire une opinion
raisonnablement correcte des explications d'un autre sur les causes. Une
femme mariée, par exemple, aura vraisemblablement une idée
raisonnablement correcte de l'explication de son mari à propos de ses
particularités de comportement à elle, et vice versa. Un frère cadet
aura une idée raisonnablement correcte de l'explication que sa mère
lui donne des échecs de son frère aîné à l'école.
De
la même façon, les clients tendent à être capables de déduire
quelque chose des explications sur les causes données par des praticien
même lorsqu'ils ne sont pas exprimés explicitement. Par exemple, si un
thérapeute pose plusieurs questions sur le passé du client, le client
peut en déduire que le thérapeute croit que le problème, quel qu'il
soit, est le résultat d'expériences passées. Si un thérapeute pose
plusieurs questions qui concernent les relations du client avec ses
parents, le client peut se mettre à penser que le thérapeute pense que
le problème est causé par les difficultés relationnelles du client
avec ses parents. Le sens des questions est un indice important pour les
clients puisque dans leur recherche de solutions, ils essaient de découvrir
quelles sont les explications des professionnels sur les causes.
De
la même façon, toute suggestion offerte par les praticien, même de
subtiles allusions sur ce qu'il faut faire, où il faut demander de
l'aide, sont toujours perçus comme des indices implicites à propos
d'explications sur les causes spécifiques. Supposons par exemple qu'une
jeune femme demande conseil à un inspecteur scolaire sur la manière de
se débarrasser de sa timidité. Quelle que soit la suggestion faite par
l'inspecteur, elle sera toujours porteuse d'une explication causale
implicite. Si l'inspecteur suggère qu'elle agisse d'une façon au lieu
d'une autre avec les garçons, la direction générale de l'explication
causale est évidente; et si l'inspecteur suggère que la jeune femme
prenne rendez-vous avec une coiffeuse, l'explication sur les causes
devient évidente. Certaines explications implicites peuvent être moins
évidentes que d'autres, mais le client essaiera inévitablement de déduire
des explications causales de ce que le thérapeute lui dit.
Lorsque
les praticien recommandent divers types de prise en charge thérapeutiques
aux clients, ils prêtent inévitablement le flanc à des explications
sur les causes. Par exemple, recommander une thérapie familiale a un
client est souvent compris comme une suggestion implicite que le problème,
quel qu'il soit, est causé par le fait qu'il y a quelque chose qui ne
marche pas dans l'ensemble de la famille. Lorsque l'on offre une thérapie
de couple aux parents d'un enfant au comportement problématique
apparent, cela peut suggérer inévitablement que les parents ont des
problèmes de couple qui sont liés de manière causale aux problèmes
de l'enfant. De la même façon, lorsqu'on offre à un client une thérapie
individuelle longue, cela suggère que le problème est causé par des
problèmes psychologiques personnels.
Il
faut ajouter que les clients seront d'accord ou pas d'accord avec les
explications causales qu'ils apprennent ou déduisent de ce que leur
disent d'autres personnes. L'accord tend au rapprochement et à la
collaboration, alors que le désaccord a tendance à créer de la
distance et un manque de coopération.
Découvrir
les explications causales
Un
clinicien n'a pas à déduire des explications sur les causes du
comportement des gens. Il ou elle peut apprendre à connaître les
explications sur les causes ou les impressions des clients sur d'autres
gens par le questionnement. La manière la plus simple de le faire est
de poser des questions directes, suscitant une explication.
·
Pourquoi pensez-vous que votre femme abuse d'anxiolytiques?
·
Quels sont raisons qui font que votre fils est psychotique?
·
Pourquoi pensez-vous que vous n'avez pas de succès auprès des femmes?
·
Qu'est-ce que vous pensez que votre mère répondrait si je lui
demandais la raison de votre comportement actuel?
·
Est-ce que vous avez une idée de ce que le psychiatre pensait être la
cause de votre dépression?
·
Alors, si les parents de cette famille ne s'occupent pas de leurs
enfants, qu'est-ce que vous pensez être la raison de leur comportement?
Parfois,
cependant, les gens hésitent à répondre aux questions qui demandent
une explication. Dans ce cas, ils répondent qu'ils ne savent pas ou ils
changent de sujet. Nous avons trouvé qu'il y avait trois raisons à ce
comportement. La première, c'est que les clients peuvent être trop
intimidés à révéler leur spéculations "d'amateurs" au thérapeute,
qui est supposé savoir mieux:
T.
Pourquoi pensez-vous que votre mère se fait tant de souci?
C.
Je ne sais pas. C'est pour cela que nous sommes venu vous voir.
T.
Je ne sais pas non plus, mais je suis sûr que nous avons tous une idée.
Dites-moi la vôtre, et je serai heureux de vous faire part de la
mienne.
C.
Et bien, je pense que c'est parce qu'elle est frustrée
T.
Et qu'est-ce qui fait qu'elle est frustrée selon vous?
La
deuxième, c'est que les clients peuvent ne pas vouloir révéler leurs
impressions sur d'autres gens par peur de donner de fausses informations
sur ce que les autres pensent:
T.
Comment expliquez-vous les problèmes de boisson de votre frère?
C.
J'ai mon idée là-dessus, mais je ne veux pas commencer à faire des
hypothèses. Je ne crois pas que ce soit utile.
T.
Mais je brûle de connaître vos explications. Pensez-vous que ce soit
la faute de votre père, de votre mère, votre faute ou sa faute?
Il
y a plusieurs manières de faciliter la révélation d'explications préexistantes.
Il est conseillé aux praticien de déclarer qu'il n'a pas l'intention
de trouver les explications correctes mais qu'il veut essayer de se
rapprocher des différentes manières de penser que les gens ont utilisé
en essayant de comprendre le problème. D'autres techniques consistent
à reformuler la question, demander aux clients d'utiliser leur
imagination, d'offrir des alternatives et de "commérer".
Reformuler
la question
Parfois,
lorsque les clients hésitent à révéler leurs explications, tout ce
qu'il faut faire, c'est de répéter la question d'une nouvelle manière:
T.
Pourquoi pensez-vous qu'ils vous mettent ça dans la tête?
C.
Je ne sais pas.
T.
Vous pensez que c'est le signe de quoi?
C.
Je ne sais pas.
T.
Vous pensez qu'ils ont une raison de le faire en premier?
C.
Oui. Je suis sûr qu'ils ont une raison.
T.
Pouvez-vous penser à ce que ça pourrait être?
Demander
aux clients de faire appel à leur imagination
Il
est plus facile à certains clients de révéler leurs explications sur
les causes en faisant appel à leur imagination:
T.
Je comprends que vous ne sachiez pas. Je veux dire qui peut en être
sûr. Mais qu'est-ce que vous en pensez? Vous pouvez utiliser votre
imagination.
T.
Bien sûr que vous ne savez pas. Mais si vous saviez, qu'est-ce que vous
répondriez?
Offrir
des alternatives
Afin
d'encourager les clients à révéler leurs spéculations, le thérapeute
peut suggérer une variété d'alternatives. Nous avons trouvé intéressant
d'introduire des alternatives exagérées ou humoristiques:
T.
Si votre docteur pense que la douleur est psychosomatique, est-ce que
vous avez une idée de ce qui en est la cause?
C.
Non.
T.
Bon, est-ce que vous pensez qu'il dirait que la douleur est provoquée
par des problèmes psychologiques ou que les problèmes psychologiques
provoquent la douleur?
C.
Il semble penser que ce sont les problèmes qui provoquent la douleur
T.
Bien, pensez-vous qu'il dirait que c'est une espèce de stress, ou que
vous êtes en train d'essayer de tirer un avantage de votre
indisposition, ou que vous ne pouvez pas montrer vos sentiments, ou que
votre douleur rend service à votre femme - ou quelque chose comme ça?
Commérer
Il
est conseillé en général de commencer à explorer les explications
causales en demandant aux clients leurs impressions sur les explications
que les autres ont données, plutôt que de donner leurs propres
explications. Cette approche du questionnement, connu sous le terme de
"commérer" est caractéristique de l'approche milanaise :
T.
Qu'est-ce que vous, Rita, pensez ce qu'est l'explication de Marc à
propos de vos problèmes de couple?
Au
fur et à mesure que Rita révèle ses impressions à propos des
explications de Marc, Marc est incité à corriger ce que Rita comprend
mal :
R.
Il pense que c'est tout de ma faute - que je ne fais pas assez attention
à lui.
T.
Et qu'est-ce que vous pensez qu'il pense être vos raisons pour ne pas
faire attention à lui?
R.
Il pense que c'est parce que je ne l'aime pas.
M.
Non, je ne pense pas ça. Je pense que c'est parce que tu es si égoïste.
T.
Donc, d'après vous, il ne fait pas attention parce qu'elle est égoïste.
Bien, pourquoi pensez-vous qu'elle est égoïste?
Eviter
les malentendus
Il
faut relever que les questions "pourquoi" suscitant une
explication peuvent être mal comprises. La question "Pourquoi
pensez vous ceci et cela?" peut aussi vouloir dire " Qu'est-ce
qui vous fait penser comme ça?" ou "Quelle est la preuve que
vous avez pour croire cela?" Lorsque les clients interprètent les
questions "pourquoi" de cette manière, ils sentent que le thérapeute
leur demande de justifier leurs observations, et que le thérapeute
conteste leur manière de percevoir et de comprendre leur comportement :
T.
Pourquoi pensez-vous qu'il a une relation exclusive avec sa mère?
C.
Il en a vraiment une. Laissez-moi vous dire ce qui est arrivé hier.
T.
Désolé. Je n'avais pas l'intention de contredire votre jugement. La
question que je voulais poser était: Quand vous pensez qu'il a une
relation exclusive avec sa mère, pourquoi vous pensez que c'est comme
ça?
C.
Ah, je vois, et bien...
Etre
curieux
Pour
découvrir les explications sur les causes, le thérapeute doit être
curieux et éviter d'acquiescer ou de réfuter les explications. C'est
plus vite dit que fait. Les thérapeutes ne sont pas faits différemment
que les autres gens. Eux aussi, ils ont des croyances à propos de la
nature du comportement humain, des croyances qu'ils ont acquis en partie
par le processus de croissance et en partie durant leur formation. A
cause de leurs propres croyances ou leurs explications sur les causes
qu'ils préfèrent, les thérapeutes ont tendance à être d'accord ou
pas d'accord avec certaines explications préexistantes. Ce qui tend à
bloquer toute exploration future de recherche d'explications.
L'accord
ou le désaccord rend le travail d'exploration des explications
difficile pour le thérapeute. Lorsque les thérapeutes sont d'accord
avec une explication, les clients, habituellement, s'en aperçoivent.
L'accord mutuel entre client et thérapeute bloque l'exploration parce
qu'une entente mutuelle sur les causes du problème est déjà trouvée.
L'accord peut aussi soulever des difficultés si, étant d'accord avec
les explications d'une personne, le thérapeute n'est pas d'accord avec
les explications d'une autre personne. Si une telle chose se produit, le
thérapeute entre en compétition pour savoir qui détient l'explication
correcte.
De
la même façon, lorsque les thérapeutes ne sont pas d'accord avec
certaines explications, ils montrent facilement leur désapprobation.
Parfois les clients s'intéressent à connaître les explications
alternatives du thérapeute, mais le plus souvent ils se fixent sur
leurs explications préexistantes et sont moins portés à participer à
l'exploration des explications du thérapeute. Il faut relever que pour
explorer le monde des explications préexistantes, le thérapeute doit
rester curieux et ne pas acquiescer ni réfuter les explications sur les
causes données par toute personne confrontée avec un problème
particulier.
AVANTAGES
DE L'EXPLORATION DES EXPLICATIONS CAUSALES
Augmenter
la coopération
Lorsque
les thérapeutes sont curieux d'explorer, de manière non critique les
explications données par les clients de leurs problèmes et de leurs
impressions sur les explications données par d'autres personnes, les
clients vont sentir que le thérapeute les respecte. En étant
fondamentalement intéressés par les explications des clients, les thérapeutes
créent une atmosphère égalitaire dans laquelle les explications données
par les clients deviennent aussi valables que celles données par les
professionnels. Lorsque les clients sentent que le thérapeute les
respecte, ils tendent à respecter le thérapeute.
Le
thérapeute qui s'intéresse aux explications tend à réduire les
conflits en cours de séances. Il n'est pas rare que les clients en thérapie
familiale et plus particulièrement en thérapie de couple, se disputent
sur les causes présumées des problèmes ou sur des événements
particuliers liés à des comportements extra-ordinaires. Au cours de
ces disputes, les participants essaient de se défendre des explications
ouvertes ou couvertes données par les autres et de retourner
l'accusation contre eux. Lorsque les clients essaient de le convaincre
de la pertinence de leurs explications, la curiosité démontrée par le
thérapeute à toute explication, y compris celles qui contiennent des
reproches implicites, tend à réduire les disputes :
F.
Je pense qu'il fait cela exprès, juste pour me faire rager!
M.
Ne recommence pas, s'il te plaît. Tu sais qu'il ne fait pas exprès. Sa
tête est malade.
F.
Arrête de prendre toujours sa défense!
T.
Un moment, supposons qu'il le fasse exprès. S'il le fait exprès,
pourquoi alors pensez-vous qu'il le fait exprès?
F.
Je pense qu'il veut à tout prix détruire notre mariage.
T.
Et ce serait la raison pour laquelle il fait ça?
F.
Il est d'avis qu'il doit faire ça pour me faire payer en retour
l'aventure que j'ai eue l'année passée. Il pense qu'il doit le faire
pour sa mère.
T.
C'est une idée intéressante et cela a du sens. Mais, si je commence à
y croire, est-ce je ne vais pas être entraîné dans cette dispute et
me retrouver de votre côté? Et comment cela affecterait ma
collaboration avec vous deux [mère et fils]? D'un autre côté, si je
ne crois pas à cette idée, est-ce que je ne serai pas du côté de
quelqu'un d'autre? Bien (à la mère), et vous, quelle est votre idée?
Dans
une atmosphère où les clients sentent que leurs explications sont
comprises et respectées et que le thérapeute est ressenti comme
quelqu'un d'impartial, les idées subites ou les suggestions du thérapeute
sont plus facilement acceptées qu'autrement. En plus de la volonté
croissante des clients à écouter les idées ou les suggestions du thérapeute,
le thérapeute devient plus attentif à tenir compte des explications
des clients en évitant les suggestions qui ne sont pas compatibles avec
les explications des clients. Les clients résisteront naturellement à
des suggestions qui ne sont pas compatibles avec leur manière
habituelle d'expliquer les problèmes.
Développer
une empathie systémique
Les
thérapeutes ont tendance à être plus compréhensifs ou empathiques
envers certaines personnes qu'envers d'autres. Par exemple, un thérapeute
de famille peut se sentir plus proche d'une femme battue que de l'homme
qui la bat, ou plus proche des parents d'un schizophrène qu'avec l'équipe
soignante. Ce genre d'empathie sélective est un fait naturel, mais il
peut causer des problèmes en thérapie. Lorsque des clients ou d'autres
personnes qui sont engagés dans un problème détectent que le thérapeute
est relativement moins intéressé par eux qu'il ne l'est par quelqu'un
d'autre, ils ont tendance à réagir en critiquant le thérapeute. Ceci
peut dévaluer le thérapeute et bloquer la coopération.
L'empathie
sélective peut être remplacée par ce que nous avons appelé
"l'empathie systémique", en se familiarisant avec les
explications causales de chaque personne confrontée à un problème.
Lorsque les thérapeutes sont conscients des explications que chaque
personne donne sur le comportement des autres, il est plus facile au thérapeute
d'être sensible à un comportement apparemment irraisonné; ceci dit,
la solution tentée pour résoudre un problème est logiquement
compatible avec les explications de chaque personne sur les causes. Afin
de comprendre pourquoi une personne se comporte d'une certaine façon
envers une autre personne, il est utile de trouver pourquoi cette
personne pense que l'autre personne se comporte comme elle le fait.
Il
faut mettre l'accent sur le fait que l'empathie systémique ne signifie
pas que le thérapeute doit perdre ses principes moraux ou éthiques. Le
thérapeutes peut condamner certains comportements, comme l'abus sur la
personne d'enfants, la violence, ou toute acte illégal, et malgré
cela, comprendre le lien qu'il y a entre la manière de penser d'une
personne et sa manière d'agir.
Se
détacher des explications d'autres professionnels
Lorsque
les gens viennent trouver le thérapeute en demandant de l'aide, ils ont
déjà été en contact avec un ou plusieurs professionnels qui leur ont
donnés des explications ouvertes ou déguisées de leur problème.
Lorsque la vision d'un problème est transmis d'un professionnel à un
autre professionnel, elle contient souvent des explications
sous-jacentes. Par exemple, un travailleur social peut transmettre un
cas à un thérapeute familial en expliquant de manière implicite ou
explicite que le problème rencontré par la personne est causé (ou
maintenu) par un autre problème dans la famille. Les personnes qui sont
envoyées peuvent parfois même suggérer des mesures spécifiques pour
résoudre un problème qu'elles pensent être la base du problème présent.
Comme
il l'a été dit plus tôt, souvent certains clients détectent les
explications des professionnels en "lisant entre les lignes".
Cependant, il est important de révéler aux clients leurs impressions
au sujet des explications données par d'autres professionnels et de
s'en détacher. Par exemple, dans un cas, une mère a demandé une thérapie
familiale dans un centre de thérapie pour familles pour l'encoprésie
de son fils de 8 ans. La clinique pédo-psychiatrique a dit à cette
famille que le problème était provoquée par un problème de couple
sous-jacent et qu'une thérapie de famille était indiqué en tel cas.
Si les thérapeutes avaient été d'accord de commencer la thérapie
familiale sans mettre à jour l'explication sous-jacente pour s'en détacher,
ils auraient renforcé la croyance que les salissures de l'enfant étaient
causées par un conflit parental. Au lieu de cela, ils ont insisté sur
le fait que le symptôme devait être exploré plus à fond parce que
l'explication donnée par la clinique, aussi raisonnable qu'elle puisse
paraître, était peut-être fausse. En agissant ainsi, les thérapeutes
étaient à même d'explorer l'éventail des explications préexistantes
et de créer une atmosphère susceptible de faire émerger des
explications alternatives.
Les
explications implicites contenues dans les suggestions et les attentes
peuvent être ramenées au premier plan en utilisant les questions
"pourquoi": "Pourquoi pensez-vous qu'ils vous ont suggéré
une thérapie de couple?"; "Pourquoi pensez-vous qu'elle vous
a adressée à moi?"; "Pourquoi est-ce qu'elle n'a pas suggéré
un nouveau hobby ou une conversation avec un ami?"
T.
Donc vous êtes venus tous les deux parce que le psychiatre vous l'a
demandé. Jerry, pourquoi pensez-vous qu'il a suggéré que vous veniez
me voir?
J.
Il pense probablement que la dépression de ma femme est liée à notre
mariage.
T.
Je vois. Pourquoi pensez-vous qu'il croit que ça a un lien avec votre
mariage?
J.
Je pense que Maria s'est plaint du mariage.
M.
Non, je ne me suis pas plainte. Je n'ai pas parlé de toi du tout.
T.
OK. Donc, vous pensez que le psychiatre croit que la dépression de
Maria a un lien avec votre mariage. Et vous avez une idée de ce qu'il
dirait qui ne marche pas dans votre mariage? Est-ce que le mariage est
trop excitant pour Maria, ou quelqu chose comme ça?
J.
Je ne sais pas.
T.
Maria, qu'est-ce que vous pensez que sont les raisons pour lesquelles le
psychiatre vous a suggéré de venir me voir?
M.
Je crois que c'est parce qu'il est trop occupé pour pouvoir me voir
assez souvent.
T.
Est-ce que vous pensez qu'il avait une raison particulière pour vous
suggérer de nous contacter?
M.
Je crois que c'est parce que ce cabinet est proche de notre domicile
T.
Et qu'est-ce que vous pensez qu'il voulait dire par "assez
souvent"?
M.
Une fois par semaine.
T.
Je vois. Pourquoi est-ce que vous pensez qu'il pense que nous devons
nous voir une fois par semaine? Pourquoi pas chaque jour ou une seule
fois?
Distinguer
et éviter les coalitions
Lorsqu'un
thérapeute sait comment les clients, les membres de leur famille, et
d'autres gens confrontés à un problème expliquent le problème,
il lui est plus facile d'être conscient de la coalition possible d'une
personne contre une autre.
T:
Je pense que la thérapie de couple est indiquée dans un cas comme le vôtre.
W.
C'est exactement ce que j'essaie tout le temps de lui dire.
H.
J'ai parlé de ça avec mon analyste. Il enseigne la psychologie à
l'Université, et il a dit qu'elle avait besoin d'une longue thérapie.
T.
Je suis heureux de vous apprendre que votre fils n'est pas névrotique.
Pour moi, il semble simplement confondre ce qui est juste et ce qui ne
l'est pas.
F.
C'est exactement ce que j'essaie tout le temps de te dire. Est-ce que
nous avons encore besoin d'en rajouter pour ta mère et toi!
En
étant d'accord ou pas d'accord avec les personnes confrontées à un
problème, les thérapeutes entrent sans le vouloir dans des escalades
de conflits qui doivent décider quelles explications sont justes et
quelles explications sont fausses. Cela a pour effet de bloquer les
clients dans les explications préexistantes, plutôt qu'à être intéressés
à explorer des explications alternatives et des nouvelles solutions.
Ebranler
des explications fortement ancrées
Il
est courant pour les clients d'avoir des croyances figées sur les
causes de leur problème. En pareil cas, il peut être utile d'aider les
clients à moins se fixer sur leurs explications afin de faciliter leur
exploration d'explications alternatives ou à considérer leurs
solutions comme inadaptées à leurs explications. Des questions naïves
ou insistantes qui suscitent des explications sont une façon très
douce de mettre en doute les explications des clients:
T.
Quelle est à votre avis la raison pour laquelle votre femme est
incapable d'élever ses enfants?
H.
Elle boit trop.
T.
Et quelle est l'explication que vous donnez qu'elle boive tant?
H.
Elle pense qu'elle n'est pas à la hauteur.
T.
Vous croyez qu'elle pense qu'elle n'est pas à la hauteur. Mais comment
cela peut-il être une raison pour qu'elle boive? De toutes façons,
pourquoi pensez-vous qu'elle croirait qu'elle n'est pas à la hauteur?
H.
C'est à cause de la manière dont elle est traitée par ses soeurs.
T.
Donc, votre mari croit que vos soeurs peuvent vous pousser à croire que
vous n'êtes pas à la hauteur. Vous êtes d'accord?
W.
Oui.
T.
Et quelle pourrait être la raison pour vos soeurs d'agir ainsi? Est-ce
qu'elles essaient de faire de vous une Cendrillon, ou quoi?
Il
est concevable que si les thérapeutes continuent obstinément ce genre
d'explorations presque enfantine des explications données par leurs
clients, il deviendra graduellement possible aux clients de moins se
fixer sur des explications qu'ils considéraient comme immuables avant
l'entrevue.
Exposer
et diluer des explications nocives
Les
gens abritent parfois secrètement (ou pensent que d'autres abritent)
des explications destructrices, dans le sens que croire en elles cause
des problèmes supplémentaires. Par exemple, le père d'un adolescent
psychotique peut penser que son enfant est malade et que la cause de sa
maladie est une disposition génétique que l'enfant a hérité de lui.
Cette explication sur la cause peut être destructrice de plusieurs manières.
Elle induit la culpabilité du père dans la situation vécue par le
fils, et tend à ce que le père se voie comme une personne génétiquement
déficiente, pouvant mettre en danger sa descendance. Les explications
font s'attribuer à soi-même ou à un autre une espèce de pathologie,
un défaut, ou une déficience culturellement dévalorisante.
Au
cours du processus d'exploration des explications préexistantes, toute
explication nocive que le thérapeute suspecte doit être mis en lumière.
Le thérapeute peut aider à sortir le fantôme de l'armoire. C'est
seulement après que les explications aient été mises en lumière
qu'il devient possible au thérapeute de les dissoudre en introduisant
l'idée que ce ne sont que des explications plausibles, pas la vérité:
T.
Nous avons parlé de diverses explications pour décrire le comportement
récent de Carrie. Vous avez tous présenté des explications intéressantes.
Est-ce que personne n'a eu l'idée qu'elle pourrait avoir été victime
d'un abus sexuel étant enfant ou quelque chose de plus dramatique
encore?
M.
(Pause) En fait, j'ai l'impression que même s'ils n'en ont jamais
vraiment parlé, c'était ce qu'ils suspectaient, là-bas à l'hôpital:
T.
Oui. C'est fréquent pour des gens de notre profession de suspecter un
inceste ou des choses comme ça lorsque quelqu'un fugue comme ça de la
maison. Qu'est-ce que vous avez pensé de ces doutes?
T.
Bien, nous avons donc un tas d'explications, maintenant. Il y a une
explication qui m'a traversé l'esprit et que personne n'a présenté,
c'est que Steve est homosexuel. Est-ce que personne n'y a pensé?
F.
(Pause) Nous en avons parlé, la mère et moi. Je sais bien que nous ne
devrions pas penser à ça, mais ça nous vient quand même à l'esprit.
Il se comporte quelquefois de façon si curieuse.
T.
Est-ce que vous saviez, Steve, que vos parents avaient pensé que vous
pourriez être gay? Quel genre d'explication est-ce là?
Si
les explications destructrices que les clients gardent secrètement à
l'intérieur d'eux-mêmes ne sont pas mis en lumière, elles peuvent être
renforcées malencontreusement. Lorsque qu'un clinicien omet de discuter
d'une certaine explication, le client peut penser que c'est parce que le
clinicien croit qu'il y a quelque chose de vrai dans cette explication
mais que le thérapeute pense que le sujet est trop délicat pour être
traité. Par exemple, quand un pédopsychiatre qui s'occupe d'une
famille dans laquelle la fille souffre d'anorexie ne donne pas
d'explications possibles, et en faisant cela évite aussi l'explication
que les parents aient pu faire quelque chose de mal, la peur des parents
de se sentir responsable de l'anorexie de leur fille est susceptible de
se renforcer. Pour prendre un autre exemple tiré de la médecine générale,
si un docteur ne discute pas de la possibilité du cancer avec un
patient qui a de sérieux symptômes, le patient peut en conclure que sa
peur du cancer est justifiée. Inversement, si les praticien peuvent
explorer sans hésitation des idées sensibles et parler des
explications, ils donnent une impression plus nette qu'ils n'y croient
pas.
Stimuler
la génération de nouvelles explications
Les
réponses émotionnelles des clients au comportement d'autres personnes
dépendent de leurs explications sur les causes de ce comportement. Des
questions qui suscitent une explication peuvent aider les clients à générer
des explications causales alternatives qui pourront, en retour les aider
à trouver des voies nouvelles, potentiellement plus constructives, pour
répondre à ce comportement:
C.
J'ai été hospitalisé pour une dépression nerveuse.
T.
Pourquoi avez-vous eu une dépression nerveuse?
C.
J'ai rencontré ma mère, et ça y était. Je voulais qu'elle réponde
à une simple question et elle ne voulait pas. Elle n'arrêtait pas de
changer de sujet, et elle ne voulait tout simplement pas se sentir
responsable. Même ma femme s'est énervée.
T.
Pourquoi vous êtes-vous énervée?
C.
Est-ce que ça ne vous aurait pas aussi irrité? Je suis sûr que si.
T.
Peut-être que ça m'aurait irrité, mais mes raisons de m'énerver
pourraient être différentes des vôtres. Donc, quelles sont vos
raisons?
C.
C'est parce qu'elle essaie de me mettre toute la responsabilité sur
moi. Elle a toujours fait comme ça. Je m'énerve rien qu'à en parler.
T.
Je comprends. Mais pourquoi cela vous énerve? Est-ce que vous pensez
que c'est une loi naturelle d'être irrité par des gens qui ne veulent
pas prendre de décision?
C.
Non. Mais je n'avais jamais pensé à tout cela.
T.
OK. Avez-vous pensé pourquoi votre mère se conduit de cette façon?
C.
Oui, j'y ai pensé. Je pense que son incapacité à prendre des
responsabilités.
T.
Pourquoi pensez-vous qu'elle est incapable de prendre ses responsabilités?
Est-ce un trait de caractère ou quelque chose qu'elle fait spécialement
avec vous?
C.
Mon Dieu, vos questions! Vous avez un sacré entraînement
psychologique.
T.
Je suis désolé. Je suis seulement en train de me faire une idée de
comment vous voyez ce problème, je ne tiens pas à être comme un éléphant
dans un magasin de porcelaine en vous suggérant quelque chose que vous
pouvez faire pour cela.
C.
OK. J'y suis. Je ne pense pas qu'elle fasse ça avec tout le
monde. Elle le fait avec moi aussi loin que je me souvienne. Mai
pourquoi? Je n'ai jamais pensé à ça. Bon, c'est parce qu'elle veut
mew mettre toute la faute dessus.
T.
Pourquoi est-ce qu'elle veut vous mettre la faute dessus?
C.
Je n'en ai pas la moindre idée
T.
Bien, vous pouvez toujours imaginer. C'est parce qu'elle elle aime ça,
ou parce qu'elle est stupide, ou parce qu'elle apprécie particulièrement
votre opinion, ou quoi encore?
C.
Je n'ai jamais pensé à ça. Peut-être qu'elle a peur de me blesser.
T.
Pourquoi est-ce qu'elle en aurait peur?
Aller
vers des solutions
Lorsque
les gens sont face à des problèmes, ils sont tellement occupés à
leur trouver des explications plausibles qu'ils ne font virtuellement
rien pour résoudre le problème. On peut penser que si les thérapeutes
montrent un intérêt pour les explications, ils vont malencontreusement
continuer à susciter la recherche d'explications chez les clients, empêchant
ainsi toute action appropriée en vue de résoudre le problème.
Cependant, notre expérience a montré que si les thérapeutes
continuent de poser des questions qui suscitent des explications, cela a
l'effet, chez les clients, de diminuer paradoxalement le nombre de
questions relatives aux causes des problèmes. Il n'est pas inhabituel
pour les clients de répondre aux questions "pourquoi" en suggérant
que la thérapie devrait plutôt se concentrer sur ce qu'il y a lieu de
faire pour le problème. Cette volonté naissante de passer de questions
qui suscitent une explication à l'action peut naturellement être
encouragée. Cependant, l'alternative peut consister à se concentrer
sur les explications, mettant ainsi en lumière le fait que le partage
des idées est possible en coopérant.
C.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de continuer à explorer les
causes. Je pense que nous devrions nous concentrer sur ce qu'il faut en
faire.
T.
Mais comment pouvons-nous savoir ce qu'il faut faire avec tout ça si
nous ne sommes pas d'accord sur les causes? Par exemple, si je pensais
que c'était parce qu'il y a beaucoup de professionnels qui s'occupent
de votre cas, et que vous pensiez que c'est à cause de l'incapacité de
vos parents à exprimer leurs sentiments, alors il est clair que vous
n'aurez pas une très bonne opinion sur mes suggestions quant à ce
qu'il faut faire, et je n'aurais pas non plus une très bonne opinion de
vos idées non plus.
Soutenir
l'amélioration
En
accord avec la thérapie orientée sur la solution décrite par Steve de
Shazer et ses collègues, les questions suscitant une explication
peuvent être utilisées pour mettre en lumière des aspects positifs,
comme l'espoir, la compréhension, le respect de soi et le respect pour
les autres. C'est la conséquence naturelle qui découle du
questionnement qui suscite des explications dans des situations ou l'amélioration
est apparente:
:
T.
Comment c'est allé?
M.
Couci-couça. Au moins, Alice est revenue plus tôt à la maison, le
soir.
T.
Pourquoi pensez-vous qu'elle a fait ça?
M.
Peut-être que nous avons agi de manière plus égale avec elle.
T.
Et comment expliquez-vous que vous ayez agi de manière plus égale avec
elle?
F.
Nous discutons plus tous ensemble.
T.
Bon, Alice, comment expliquez-vous que votre papa et votre maman aient
commencé à parler plus tous ensemble?
A.
Ils s'entendent mieux.
T.
C'est de bonne augure. Et pourquoi pensez-vous qu'ils s'entendent mieux?
A.
Chacun respecte les points de vue de l'autre.
T.
Bien! Et comment expliquez-vous donc cela?
Lorsque
le point de départ de la recherche d'explications commence par un événement
négatif, comme un comportement non désiré, les explications qui émergent
ont tendance à être négatives, alors que si le point de départ de la
recherche est marqué par un événement positif, les explications
tendent à être positives.
Utiliser
les explications des clients
Dans
certains milieux de la thérapie familiale, il est commun de penser que
les explications préexistantes de clients ne sont d'aucun secours, et
qu'elles doivent être ignorées, mises de côté, lâchées ou remplacées
au cours de la thérapie pour que le changement soit possible. Il est
cependant tout aussi concevable que les explications des clients sont,
en fait potentiellement utiles, mais que cette utilité n'est pas
reconnue.
Dans
un cas, par exemple, une cliente souffrait d'anxiété et de pensées
obsessionnelles à propos d'un blâme pour légère faute
professionnelle. Lorsqu'il lui a été demandé de donner sa propre idée
sur la raison de son anxiété, elle a déclaré qu'elle croyait qu'elle
avait été causée par ses sentiments de culpabilité. Elle a expliqué
qu'elle avait laissé tomber sa vieille mère solitaire en allant dans
une autre ville pour étudier. Sa mère était devenue psychotique et était
morte quelque temps après. Elle sentait que sa mère avait eu besoin
d'elle, et quelle avait été égoïste en ne retournant pas à la
maison. Les explications de son anxiété n'ont pas été contestées.
Il lui a été dit que le thérapeute ne connaissait que trois manières
pour se débarrasser de la culpabilité. Une était de blâmer quelqu'un
d'autre, comme le système médical ou la mère elle-même. La deuxième
manière consistait à faire amende honorable par une bonne action. La
troisième consistait à payer pour le péché commis par la souffrance.
Chaque alternative a été discutée en détail. Le thérapeute lui a déclaré
qu'il n'était pas en mesure de lui dire laquelle de ses alternatives
serait la plus appropriée. La client a répondu qu'elle devait y réfléchir,
mais qu'elle était sûre que la troisième alternative n'était pas
pour elle. Cette interaction a été déterminante pour la guérison de
la cliente.
Dans
un autre cas, un couple était en thérapie suite à la dépression de
l'épouse. Au cours de la deuxième séance, les conjoints ont indiqué
qu'ils avaient constaté une amélioration. Lorsqu'on leur a demandé la
raison de cette amélioration, ils l'ont attribué aux conditions météorologiques,
qui s'étaient améliorées depuis. Leur explication n'a pas été
contestée. Il leur au contraire été demandé pour tâche d'étudier
les effets du temps sur leur humeur. Ils devaient se procurer un baromètre
et un hygromètre et dessiner un tableau montrant les conditions météorologiques
et l'humeur de chacun. Ils amenèrent une planche détaillée à la séance
suivante. L'amélioration s'était poursuivie, mais ils avaient renoncé
à l'idée que leur humeur dépendait du temps.
Quand
les praticien travaillent avec l'idée que les explications causales des
clients ne sont pas plus utiles pour la génération de solutions que ne
le sont celles des thérapeutes, cela veut dire que les praticien
doivent porter un soin particulier à détailler comment les clients
expliquent les causes de leur problème.
Acquérir
une vue à vol d'oiseau
La
tendance s'affirme, dans la thérapie familiale contemporaine, à
abandonner le paradigme de la connaissance, caractéristique de la
science occidentale selon laquelle les praticien doivent être des
observateurs objectifs des clients et des problèmes. Ce paradigme est
toujours plus remis en cause par les idées caractéristiques de la
cybernétique de second ordre, à savoir que les praticien sont des
"observateurs qui participent", ce qui veut dire qu'ils ne
choisissent pas seulement de manière subjective ce qui doit être
observé et comment interpréter leurs observations, mais qu'ils
influencent aussi constamment les pensées et le comportement de leurs
clients en interagissant avec eux.
Les
idées de la cybernétique de second ordre sont directement applicables
lorsqu'il s'agit de comprendre le rôle joué par les explications dans
l'interaction entre clients, thérapeute et autres personnes confrontés
à un problème. Les clients ne peuvent pas s'empêcher de créer
constamment leurs propres impressions sur les explications causales des
praticien. Ces impressions peuvent avoir un effet profond sur leurs pensées
et leurs comportement. De plus, ces impressions peuvent être transmises
par les clients à d'autres personnes confrontées au problème, et
permettre ainsi aux explications causales des praticien d'influencer les
pensées et le comportement de plusieurs individus.
D'une
manière ou d'une autre, il est impossible aux thérapeutes de ne pas générer
des explications causales et il est de même impossible aux clients de
ne pas avoir des impressions sur ces explications. Toutefois, par un intérêt
accru pour les explications, il devient possible aux thérapeutes de
prendre un point de vue à vol d'oiseau, oui une métaposition, et spéculer
avec leurs clients sur les effets éventuels provoqués par la croyance
en une ou l'autre des explications. Il existe trois manières d'y
parvenir, qui pourraient être:
T.
Donc vous pensez que le problème est causé par la boisson de votre
mari. Si je pouvais être d'accord avec vous, qu'est-ce que vous pensez
qu'il se passerait? Si votre mari découvrait que c'est ce que j'ai pensé,
est-ce que cela le ferait boire moins ou plus?
T.
Vous semblez penser que la thérapie brève peut vous aider même si une
longue thérapie individuelle n'a été d'aucune utilité. Si j'étais
d'accord avec vous, comment cela influencerait-il vos relations avec
votre dernier thérapeute? Est-ce que vous lui en voudriez encore plus?
Et si c'était le cas, est-ce que ce serait une aide ou est-ce que ça
rendrait les choses encore plus difficiles?
T.
Si nous nous mettons tous à croire que la dépression de Tim est liée
à ses expériences durant la petite enfance, qu'est-ce qui se
passerait? Est-ce que Tim se sentirait mieux ou plus mal? Et la relation
avec les parents de Tim? Est-ce qu'elle deviendrait ,meilleure ou pire?
CONCLUSION
Même
si l'idée simpliste de la causalité linéaire a été vigoureusement
contestée dans la littérature et la théorie de la thérapie familiale
ces dernières années, nous tous, clients comme thérapeutes,
avons tendance à penser en termes de cause-effet, du moins
quand nous rencontrons des problèmes dans notre vie personnelle. L'idée
qu'il y a une chose qui en cause une autre est profondément enracinée
dans le langage que nous parlons. Accepter et apprécier la tendance
qu'a l'humain à croire dans des explications causales est un moyen
performant pour valoriser l'interaction entre praticien et clients.
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