Textes choisis

 

Family Process Vol. 27, December 1988

LE RETOUR DE LA QUESTION "POURQUOI"
DES AVANTAGES D'EXPLORER DES EXPLICATIONS PREEXISTANTES

BEN FURMAN ET TAPANI AHOLA

Une question comme "Pourquoi cette personne se comporte t'elle comme ça?" est une question en quête d'explication. Elle est posée dans l'intention d'obtenir une explication sur la cause du comportement de cette personne. Ces questions peuvent revêtir plusieurs formes. La question "pourquoi" en est le prototype, mais les explications sur les causes peuvent aussi être posées avec des questions comme "Quelle est la cause de X?; Quelle est la raison de X?; Qu'est-ce qui produit X? Des explications sur les causes tentent d'expliquer pourquoi quelque chose ou quelqu'un se comporte d'une certaine manière. En psychologie sociale, les explications sur les causes sont appelées attributions causales, et le domaine de recherche qui s'occupe de la manière dont les gens expliquent le comportement d'autres gens (ou le leur) est connu sous le nom de théorie de l'attribution.

En général, lorsque le comportement de quelqu'un est perçu comme problématique, demander une réponse sur le pourquoi cette personne se comporte de cette manière est appropriée. Des explications plausibles peuvent être utiles au moins de deux manières. La première, c'est qu'elles peuvent avoir un effet d'apaisement. Selon les mots de Maturana, une explication est "une déclaration qui apaise celui qui la reçoit". Deuxièmement, les explications peuvent aider à trouver des solutions aux problèmes.

Etre confronté à des problèmes que l'on ne peut pas expliquer tend à causer confusion et détresse. Si par exemple, les parents d'une adolescente trouvent que leur fille se drogue, la question "pourquoi" surgit automatiquement: "est-ce parce que nous n'avons pas été d'assez bons parents? Est-ce que c'est l'accoutumance à la drogue? Est-ce que c'est la société?" La question "pourquoi" hante les parents jusqu'à ce qu'ils trouvent une explication satisfaisante. L'effet apaisant des explications est illustré par le fait que parfois, les gens se satisfont d'une explication plausible, même si ce n'est pas une solution. Par exemple, les patients vont souvent chez un docteur pas tant parce qu'ils ont besoin de remèdes, mais plutôt parce qu'ils ont besoin de s'entendre dire que leur indisposition n'est pas causée par un cancer ou tout autre chose dangereuse.

La route traditionnelle pour trouver des solutions aux problèmes passe par les explications sur les causes. La séquence logique veut qu'on définisse d'abord le problème, puis qu'on trouve sa cause et finalement, qu'on intervienne pour tenter de changer ce qu'on considère comme en étant la cause. Si par exemple, un bébé crie, les parents vont tenter de trouver une raison à ses cris. S'ils pensent que le bébé a faim, ils vont le nourrir; s'ils pensent qu'il est peut-être mouillé, ils vont changer ses langes; s'ils pensent qu'il s'ennuie, ils vont jouer avec lui. En d'autres termes, les explications sont en général des pistes valables sur où intervenir pour résoudre les problèmes.

Bien que les explications puissent être utiles, elle peuvent aussi avoir un effet destructeur. Par exemple, elles peuvent créer de la souffrance en affirmant la pathologie ou en blâmant une personne pour son problème; elle peuvent aussi empêcher les gens d'explorer et de tenter de trouver des solutions alternatives.

Réalisme et constructivisme

Lorsque les gens essaient de résoudre des problèmes, ils commencent habituellement par trouver LA cause d'un problème spécifique. Par exemple, si une voiture tombe en panne, la première chose que va faire le conducteur, c'est de trouver d'où vient la panne, et puis de la réparer ou de la faire réparer. La science en Occident - y compris la psychiatrie, la psychologie, et d'autres écoles de thérapie - est basée sur l'idée que l'investigation critique fournit et continuera à fournir des réponses à la question "pourquoi" du comportement problématique humain. Selon cette tradition intellectuelle massivement acceptée, connue sous le nom d'empirisme, de positivisme logique ou de réalisme, les praticien essaient de faire de leur mieux pour "comprendre" les problèmes de leurs patients, en d'autres termes, de mettre à jour les causes sous-jacentes "vraies" ou "justes" de ces problèmes. En d'autres termes, l'intention est de trouver des explications plausibles (ou aussi plausibles que possible) pour rendre compte des problèmes. Cette approche suppose qu'il existe une vérité et les explications sur les causes en seront proches ou éloignées, et qu'il est du devoir du clinicien de s'appliquer à trouver des explications causales vraies par l'observation pertinente et raisonnée.

Cependant, ces dernières années, la méthode scientifique conventionnelle d'investigation basée sur l'idée d'une vérité unique a été sérieusement malmenée par les sciences sociales en général et par la thérapie familiale en particulier. L'alternative philosophique au réalisme est connue en thérapie familiale sous le nom de constructivisme. La notion centrale du constructivisme, en termes de comportement humain, consiste à dire qu'il n'y a pas de vraies explications causales, que toutes les explications sur les causes sont des ponctuations arbitraires créées dans l'esprit de l'observateur. Par exemple, déclarer qu'une personne se comporte d'une certaine manière parce qu'elle est sous l'influence de démons n'est pas plus vraie ou plus fausse que de dire que le comportement de cette personne est causé par une faible estime de soi ou un dysfonctionnement dans la famille.

Lorsque les praticien adoptent une approche constructiviste, ils abandonnent l'idée qu'ils doivent essayer de comprendre les problèmes, c'est-à-dire qu'il doivent essayer de découvrir ou au moins se rapprocher des vraies raisons de l'existence des problèmes. Cette manière de penser conduit inévitablement au pragmatisme: les explications ne deviennent valables que dans leur utilité potentielle à résoudre ce que les clients considèrent comme des problèmes.

Les auteurs de cet article souscrivent au point de vue constructiviste ou pragmatique, qui veut que les explications sur les causes soient considérées selon leur utilité et non selon leur véracité présumée. Dans l'expérience des auteurs, les explications rationnelles qui sont en accord avec les théories modernes de la psychologie sont souvent moins utiles dans la génération des problèmes que ne sont les explications inhabituelles ou même peu plausibles.

LE ROLE DES EXPLICATIONS DES CLIENTS EN THERAPIE FAMILIALE

La plupart des écoles de thérapie ont fourni des théories pour expliquer les problèmes humains. Ces théories proposent des lignes de conduite pour "comprendre" ou pour trouver les causes sous-jacentes de problèmes cliniques spécifiques. Les exemples en sont les conflits de loyauté, le manque d'individuation, les sentiments de deuil inexprimés, les hiérarchies incongruentes, les déviances de la communication, l'identification projective, le manque d'adaptation sociale, les conflits cachés du couple, la fonction protectrice des symptômes et ainsi de suite.

Il est concevable que plus les praticien se focalisent sur l'explication des problèmes sur la base de leurs propres raisonnements clinique et leur propre cadre théorique ou référentiel, moins ils seront intéressés aux explications sur les causes que leur donnent leurs clients ou par d'autres personnes qui sont impliquées dans les  problèmes. Ce point de vue est mis en évidence par la quasi-inexistence de littérature qui traite de l'exploration des explications données par les clients pendant le processus thérapeutique.

Le but du présent article est de proposer que l'exploration des explications données par les clients est à la fois utile et intéressante. Les auteurs se sont intéressés de plus en plus  aux explications des clients sur les causes, ainsi qu'aux réactions des clients suite aux explications données par leurs amis, leurs connaissances ou les professionnels concernés par leur problème.

Cet intérêt a indubitablement été en partie inspiré par "la question de l'explication" des associés de Milan et par le principe de l'utilisation qui est une caractéristique de la thérapie de Milton H. Erickson.

Le modèle de Milan

Selon la thérapie systémique décrite par les associés de Milan Boscolo et Cecchin, la tâche du thérapeute ou de l'équipe thérapeutique consiste à générer des multiples explications ou des hypothèses pour décrire le problème du client. L'intention est de créer une vue systémique, de voir des patterns circulaires plutôt que des relations linéaires de cause-effet. Les explications systémiques diffèrent des explications des clients. Elles tiennent compte de l'interaction d'une série d'individus ( professionnels de l'aide sociale compris) et suggèrent qu'une motivation pleine de sens (fonction) est à la base du comportement symptomatique, irrationnel du patient.

Le modèle milanais ne tient pas les explications systémiques pour vraies; il les considèrent comme des moyens alternatifs pour expliquer le comportement de l'individu impliqué. Une explication ou une hypothèse systémique réussie colle au comportement  du client aussi bien, et souvent mieux, que tout autre explication préexistante. D'autre part, elle offre une alternative plus fertile aux explications plus typiquement simplistes, linéaires données par les clients, ou aux explications centrées sur la pathologie qui sont données par les professionnels orientés sur une approche traditionnelle.

Les explications des clients sur les causes sont intéressantes en thérapie systémique, et la question "Comment expliquez-vous ça?" est posée fréquemment durant le processus de l'entrevue circulaire caractéristique de l'école de Milan. Les "cartes" des explications données par les clients ne sont cependant pas examinées systématiquement ou en profondeur parce que la tâche centrale du thérapeute n'est pas de se focaliser sur les explications du client, mais de générer (avec l'équipe) de nouvelles explications. Enfin, l'intention est d'exposer ces nouvelles explications aux clients, que ce soit indirectement pendant l'entrevue sous la forme de questions suggestives ou plus directement après une discussion en équipe sous la forme d'une conclusion ou d'une intervention finale.

Les approches ericksoniennes

Une des caractéristiques les plus notables du travail de Milton Erickson réside dans l'apparente absence d'intérêt une explications théorique des problèmes humains. L'usage fréquent fait par Erickson des explications données par les clients, dans le but de produire des changements comportementaux ou la résolution de problèmes est parfaitement en accord avec son refus de donner des explications sur les causes des symptômes de ses patients. Selon Erickson et Rossi: "En d'autres termes, vous essayez d'accepter les idées du patient peu importe ce qu'elles sont et vous essayez de les réorienter." La notion d'utiliser le "cadre de référence" des clients ou de "rencontrer les clients là où ils sont" est présent dans toutes les formes de thérapie brève inspirées par les idées de Milton Erickson.

La thérapie brève du Mental Research Institute (MRI) de Palo Alto est un exemple très connu de thérapies inspirées par le travail d'Erickson. Il se caractérise par une absence d'intérêt pour les explications sur les causes. Cependant, une explication invariable existe pour rendre compte de l'émergence de tout problème: l'idée que les problèmes sont des faits originalement normaux, journaliers qui sont accentués ou maintenus par des tentatives de solutions inappropriées ou inefficaces. Les explications du client ne sont pas examinées en détail dans la thérapie brève du MRI, mais la notion de la "position du patient" est centrale. La position du patient se réfère à la manière dont les clients pensent, c'est-à-dire à quelle sorte d'explications sur les causes le client croit. Les explications du client sur les causes sont déduites par le thérapeute à partir de ce que le client dit de son problème. La raison qui préside au besoin de comprendre la position du client est de permettre au thérapeute de l'utiliser stratégiquement pour parvenir à motiver les clients à exécuter les tâches thérapeutiques qui incluent des solutions alternatives.

METTRE EN LUMIERE LES EXPLICATIONS CAUSALES

Pour décrire leurs propres comportements et celui d'autres gens, les clients construisent des explications sur les causes par leur raisonnement propre ou en se laissant influencer par les explications sur les causes d'autres gens. Les autres gens (membres de la famille, professionnels) ne révèlent pas toujours leurs explications sur les causes de manière explicite. En pareil cas, les clients en sont réduits à deviner (déduire) en observant leurs comportements et en lisant entre les lignes. Par exemple, si un jeune homme arrive en retard à un rendez-vous, la réaction de son amie dépendra de son explication à elle du retard de son ami. Si elle pense qu'il est en retard parce que ça lui est égal, elle sera fâchée; mais si elle pense qu'il est en retard parce qu'il a eu un accident, elle sera probablement compréhensive. Sa réaction est compatible avec son explication sur les causes. Si elle est fâchée, il peut conclure qu'elle pense qu'il était en retard parce qu'il ne se soucie pas d'elle: si elle est compréhensive, il peut en conclure qu'elle attribue son retard à des circonstances extérieures.

En vertu de la consistance entre les explications causales et le comportement ou l'attitude d'une personne, il est souvent possible aux gens de déduire de manière précise les explications causales des autres gens. Les membres d'une famille et des gens appartenant au même réseau social sont en général capables de se faire une opinion raisonnablement correcte des explications d'un autre sur les causes. Une femme mariée, par exemple, aura vraisemblablement une idée raisonnablement correcte de l'explication de son mari à propos de ses particularités de comportement à elle, et vice versa. Un frère cadet aura une idée raisonnablement correcte de l'explication que sa mère lui donne des échecs de son frère aîné à l'école.

De la même façon, les clients tendent à être capables de déduire quelque chose des explications sur les causes données par des praticien même lorsqu'ils ne sont pas exprimés explicitement. Par exemple, si un thérapeute pose plusieurs questions sur le passé du client, le client peut en déduire que le thérapeute croit que le problème, quel qu'il soit, est le résultat d'expériences passées. Si un thérapeute pose plusieurs questions qui concernent les relations du client avec ses parents, le client peut se mettre à penser que le thérapeute pense que le problème est causé par les difficultés relationnelles du client avec ses parents. Le sens des questions est un indice important pour les clients puisque dans leur recherche de solutions, ils essaient de découvrir quelles sont les explications des professionnels sur les causes.

De la même façon, toute suggestion offerte par les praticien, même de subtiles allusions sur ce qu'il faut faire, où il faut demander de l'aide, sont toujours perçus comme des indices implicites à propos d'explications sur les causes spécifiques. Supposons par exemple qu'une jeune femme demande conseil à un inspecteur scolaire sur la manière de se débarrasser de sa timidité. Quelle que soit la suggestion faite par l'inspecteur, elle sera toujours porteuse d'une explication causale implicite. Si l'inspecteur suggère qu'elle agisse d'une façon au lieu d'une autre avec les garçons, la direction générale de l'explication causale est évidente; et si l'inspecteur suggère que la jeune femme prenne rendez-vous avec une coiffeuse, l'explication sur les causes devient évidente. Certaines explications implicites peuvent être moins évidentes que d'autres, mais le client essaiera inévitablement de déduire des explications causales de ce que le thérapeute lui dit.

Lorsque les praticien recommandent divers types de prise en charge thérapeutiques aux clients, ils prêtent inévitablement le flanc à des explications sur les causes. Par exemple, recommander une thérapie familiale a un client est souvent compris comme une suggestion implicite que le problème, quel qu'il soit, est causé par le fait qu'il y a quelque chose qui ne marche pas dans l'ensemble de la famille. Lorsque l'on offre une thérapie de couple aux parents d'un enfant au comportement problématique apparent, cela peut suggérer inévitablement que les parents ont des problèmes de couple qui sont liés de manière causale aux problèmes de l'enfant. De la même façon, lorsqu'on offre à un client une thérapie individuelle longue, cela suggère que le problème est causé par des problèmes psychologiques personnels.

Il faut ajouter que les clients seront d'accord ou pas d'accord avec les explications causales qu'ils apprennent ou déduisent de ce que leur disent d'autres personnes. L'accord tend au rapprochement et à la collaboration, alors que le désaccord a tendance à créer de la distance et un manque de coopération.

Découvrir les explications causales

Un clinicien n'a pas à déduire des explications sur les causes du comportement des gens. Il ou elle peut apprendre à connaître les explications sur les causes ou les impressions des clients sur d'autres gens par le questionnement. La manière la plus simple de le faire est de poser des questions directes, suscitant une explication.

·       Pourquoi pensez-vous que votre femme abuse d'anxiolytiques?

·       Quels sont raisons qui font que votre fils est psychotique?

·       Pourquoi pensez-vous que vous n'avez pas de succès auprès des femmes?

·       Qu'est-ce que vous pensez que votre mère répondrait si je lui demandais la raison de votre comportement actuel?

·       Est-ce que vous avez une idée de ce que le psychiatre pensait être la cause de votre dépression?

·       Alors, si les parents de cette famille ne s'occupent pas de leurs enfants, qu'est-ce que vous pensez être la raison de leur comportement?

Parfois, cependant, les gens hésitent à répondre aux questions qui demandent une explication. Dans ce cas, ils répondent qu'ils ne savent pas ou ils changent de sujet. Nous avons trouvé qu'il y avait trois raisons à ce comportement. La première, c'est que les clients peuvent être trop intimidés à révéler leur spéculations "d'amateurs" au thérapeute, qui est supposé savoir mieux:

T. Pourquoi pensez-vous que votre mère se fait tant de souci?

C.   Je ne sais pas. C'est pour cela que nous sommes venu vous voir.

T.                       Je ne sais pas non plus, mais je suis sûr que nous avons tous une idée. Dites-moi la vôtre, et je serai heureux de vous faire part de la mienne.

C.   Et bien, je pense que c'est parce qu'elle est frustrée

T. Et qu'est-ce qui fait qu'elle est frustrée selon vous?

La deuxième, c'est que les clients peuvent ne pas vouloir révéler leurs impressions sur d'autres gens par peur de donner de fausses informations sur ce que les autres pensent:

T. Comment expliquez-vous les problèmes de boisson de votre frère?

C. J'ai mon idée là-dessus, mais je ne veux pas commencer à faire des hypothèses. Je ne crois pas que ce soit utile.

T. Mais je brûle de connaître vos explications. Pensez-vous que ce soit la faute de votre père, de votre mère, votre faute ou sa faute?

Il y a plusieurs manières de faciliter la révélation d'explications préexistantes. Il est conseillé aux praticien de déclarer qu'il n'a pas l'intention de trouver les explications correctes mais qu'il veut essayer de se rapprocher des différentes manières de penser que les gens ont utilisé en essayant de comprendre le problème. D'autres techniques consistent à reformuler la question, demander aux clients d'utiliser leur imagination, d'offrir des alternatives et de "commérer".

Reformuler la question

Parfois, lorsque les clients hésitent à révéler leurs explications, tout ce qu'il faut faire, c'est de répéter la question d'une nouvelle manière:

T. Pourquoi pensez-vous qu'ils vous mettent ça dans la tête?

C.   Je ne sais pas.

T. Vous pensez que c'est le signe de quoi?

C.   Je ne sais pas.

T. Vous pensez qu'ils ont une raison de le faire en premier?

C.   Oui. Je suis sûr qu'ils ont une raison.

T. Pouvez-vous penser à ce que ça pourrait être?

Demander aux clients de faire appel à leur imagination

Il est plus facile à certains clients de révéler leurs explications sur les causes en faisant appel à leur imagination:

T. Je comprends que vous ne sachiez  pas. Je veux dire qui peut en être sûr. Mais qu'est-ce que vous en pensez? Vous pouvez utiliser votre imagination.

T. Bien sûr que vous ne savez pas. Mais si vous saviez, qu'est-ce que vous répondriez?

Offrir des alternatives

Afin d'encourager les clients à révéler leurs spéculations, le thérapeute peut suggérer une variété d'alternatives. Nous avons trouvé intéressant d'introduire des alternatives exagérées ou humoristiques:

T. Si votre docteur pense que la douleur est psychosomatique, est-ce que vous avez une idée de ce qui en est la cause?

C.   Non.

T. Bon, est-ce que vous pensez qu'il dirait que la douleur est provoquée par des problèmes psychologiques ou que les problèmes psychologiques provoquent la douleur?

C.   Il semble penser que ce sont les problèmes qui provoquent la douleur

T. Bien, pensez-vous qu'il dirait que c'est une espèce de stress, ou que vous êtes en train d'essayer de tirer un avantage de votre indisposition, ou que vous ne pouvez pas montrer vos sentiments, ou que votre douleur rend service à votre femme - ou quelque chose comme ça?

Commérer

Il est conseillé en général de commencer à explorer les explications causales en demandant aux clients leurs impressions sur les explications que les autres ont données, plutôt que de donner leurs propres explications. Cette approche du questionnement, connu sous le terme de "commérer" est caractéristique de l'approche milanaise :

T. Qu'est-ce que vous, Rita, pensez ce qu'est l'explication de Marc à propos de vos problèmes de couple?

Au fur et à mesure que Rita révèle ses impressions à propos des explications de Marc, Marc est incité à corriger ce que Rita comprend mal :

R. Il pense que c'est tout de ma faute - que je ne fais pas assez attention à lui.

T. Et qu'est-ce que vous pensez qu'il pense être vos raisons pour ne pas faire attention à lui?

R.                Il pense que c'est parce que je ne l'aime pas.

M.                Non, je ne pense pas ça. Je pense que c'est parce que tu es si égoïste.

T. Donc, d'après vous, il ne fait pas attention parce qu'elle est égoïste. Bien, pourquoi pensez-vous qu'elle est égoïste?

Eviter les malentendus

Il faut relever que les questions "pourquoi" suscitant une explication peuvent être mal comprises. La question "Pourquoi pensez vous ceci et cela?" peut aussi vouloir dire " Qu'est-ce qui vous fait penser comme ça?" ou "Quelle est la preuve que vous avez pour croire cela?" Lorsque les clients interprètent les questions "pourquoi" de cette manière, ils sentent que le thérapeute leur demande de justifier leurs observations, et que le thérapeute conteste leur manière de percevoir et de comprendre leur comportement :

T. Pourquoi pensez-vous qu'il a une relation exclusive avec sa mère?

C.                Il en a vraiment une. Laissez-moi vous dire ce qui est arrivé hier.

T. Désolé. Je n'avais pas l'intention de contredire votre jugement. La question que je voulais poser était: Quand vous pensez qu'il a une relation exclusive avec sa mère, pourquoi vous pensez que c'est comme ça?

C. Ah, je vois, et bien...

Etre curieux

Pour découvrir les explications sur les causes, le thérapeute doit être curieux et éviter d'acquiescer ou de réfuter les explications. C'est plus vite dit que fait. Les thérapeutes ne sont pas faits différemment que les autres gens. Eux aussi, ils ont des croyances à propos de la nature du comportement humain, des croyances qu'ils ont acquis en partie par le processus de croissance et en partie durant leur formation. A cause de leurs propres croyances ou leurs explications sur les causes qu'ils préfèrent, les thérapeutes ont tendance à être d'accord ou pas d'accord avec certaines explications préexistantes. Ce qui tend à bloquer toute exploration future de recherche d'explications.

L'accord ou le désaccord rend le travail d'exploration des explications difficile pour le thérapeute. Lorsque les thérapeutes sont d'accord avec une explication, les clients, habituellement, s'en aperçoivent. L'accord mutuel entre client et thérapeute bloque l'exploration parce qu'une entente mutuelle sur les causes du problème est déjà trouvée. L'accord peut aussi soulever des difficultés si, étant d'accord avec les explications d'une personne, le thérapeute n'est pas d'accord avec les explications d'une autre personne. Si une telle chose se produit, le thérapeute entre en compétition pour savoir qui détient l'explication correcte.

De la même façon, lorsque les thérapeutes ne sont pas d'accord avec certaines explications, ils montrent facilement leur désapprobation. Parfois les clients s'intéressent à connaître les explications alternatives du thérapeute, mais le plus souvent ils se fixent sur leurs explications préexistantes et sont moins portés à participer à l'exploration des explications du thérapeute. Il faut relever que pour explorer le monde des explications préexistantes, le thérapeute doit rester curieux et ne pas acquiescer ni réfuter les explications sur les causes données par toute personne confrontée avec un problème particulier.

AVANTAGES DE L'EXPLORATION DES EXPLICATIONS CAUSALES

Augmenter la coopération

Lorsque les thérapeutes sont curieux d'explorer, de manière non critique les explications données par les clients de leurs problèmes et de leurs impressions sur les explications données par d'autres personnes, les clients vont sentir que le thérapeute les respecte. En étant fondamentalement intéressés par les explications des clients, les thérapeutes créent une atmosphère égalitaire dans laquelle les explications données par les clients deviennent aussi valables que celles données par les professionnels. Lorsque les clients sentent que le thérapeute les respecte, ils tendent à respecter le thérapeute.

Le thérapeute qui s'intéresse aux explications tend à réduire les conflits en cours de séances. Il n'est pas rare que les clients en thérapie familiale et plus particulièrement en thérapie de couple, se disputent sur les causes présumées des problèmes ou sur des événements particuliers liés à des comportements extra-ordinaires. Au cours de ces disputes, les participants essaient de se défendre des explications ouvertes ou couvertes données par les autres et de retourner l'accusation contre eux. Lorsque les clients essaient de le convaincre de la pertinence de leurs explications, la curiosité démontrée par le thérapeute à toute explication, y compris celles qui contiennent des reproches implicites, tend à réduire les disputes :

F.                        Je pense qu'il fait cela exprès, juste pour me faire rager!

M.   Ne recommence pas, s'il te plaît. Tu sais qu'il ne fait pas exprès. Sa tête est malade.

F. Arrête de prendre toujours sa défense!

T. Un moment, supposons qu'il le fasse exprès. S'il le fait exprès, pourquoi alors pensez-vous qu'il le fait exprès?

F. Je pense qu'il veut à tout prix détruire notre mariage.

T. Et ce serait la raison pour laquelle il fait ça?

F. Il est d'avis qu'il doit faire ça pour me faire payer en retour l'aventure que j'ai eue l'année passée. Il pense qu'il doit le faire pour sa mère.

T.                       C'est une idée intéressante et cela a du sens. Mais, si je commence à y croire, est-ce je ne vais pas être entraîné dans cette dispute et me retrouver de votre côté? Et comment cela affecterait ma collaboration avec vous deux [mère et fils]? D'un autre côté, si je ne crois pas à cette idée, est-ce que je ne serai pas du côté de quelqu'un d'autre? Bien (à la mère), et vous, quelle est votre idée?

Dans une atmosphère où les clients sentent que leurs explications sont comprises et respectées et que le thérapeute est ressenti comme quelqu'un d'impartial, les idées subites ou les suggestions du thérapeute sont plus facilement acceptées qu'autrement. En plus de la volonté croissante des clients à écouter les idées ou les suggestions du thérapeute, le thérapeute devient plus attentif à tenir compte des explications des clients en évitant les suggestions qui ne sont pas compatibles avec les explications des clients. Les clients résisteront naturellement à des suggestions qui ne sont pas compatibles avec leur manière habituelle d'expliquer les problèmes.

Développer une empathie systémique

Les thérapeutes ont tendance à être plus compréhensifs ou empathiques envers certaines personnes qu'envers d'autres. Par exemple, un thérapeute de famille peut se sentir plus proche d'une femme battue que de l'homme qui la bat, ou plus proche des parents d'un schizophrène qu'avec l'équipe soignante. Ce genre d'empathie sélective est un fait naturel, mais il peut causer des problèmes en thérapie. Lorsque des clients ou d'autres personnes qui sont engagés dans un problème détectent que le thérapeute est relativement moins intéressé par eux qu'il ne l'est par quelqu'un d'autre, ils ont tendance à réagir en critiquant le thérapeute. Ceci peut dévaluer le thérapeute et bloquer la coopération.

L'empathie sélective peut être remplacée par ce que nous avons appelé "l'empathie systémique", en se familiarisant avec les explications causales de chaque personne confrontée à un problème. Lorsque les thérapeutes sont conscients des explications que chaque personne donne sur le comportement des autres, il est plus facile au thérapeute d'être sensible à un comportement apparemment irraisonné; ceci dit, la solution tentée pour résoudre un problème est logiquement compatible avec les explications de chaque personne sur les causes. Afin de comprendre pourquoi une personne se comporte d'une certaine façon envers une autre personne, il est utile de trouver pourquoi cette personne pense que l'autre personne se comporte comme elle le fait.

Il faut mettre l'accent sur le fait que l'empathie systémique ne signifie pas que le thérapeute doit perdre ses principes moraux ou éthiques. Le thérapeutes peut condamner certains comportements, comme l'abus sur la personne d'enfants, la violence, ou toute acte illégal, et malgré cela, comprendre le lien qu'il y a entre la manière de penser d'une personne et sa manière d'agir.

Se détacher des explications d'autres professionnels

Lorsque les gens viennent trouver le thérapeute en demandant de l'aide, ils ont déjà été en contact avec un ou plusieurs professionnels qui leur ont donnés des explications ouvertes ou déguisées de leur problème. Lorsque la vision d'un problème est transmis d'un professionnel à un autre professionnel, elle contient souvent des explications sous-jacentes. Par exemple, un travailleur social peut transmettre un cas à un thérapeute familial en expliquant de manière implicite ou explicite que le problème rencontré par la personne est causé (ou maintenu) par un autre problème dans la famille. Les personnes qui sont envoyées peuvent parfois même suggérer des mesures spécifiques pour résoudre un problème qu'elles pensent être la base du problème présent.

Comme il l'a été dit plus tôt, souvent certains clients détectent les explications des professionnels en "lisant entre les lignes". Cependant, il est important de révéler aux clients leurs impressions au sujet des explications données par d'autres professionnels et de s'en détacher. Par exemple, dans un cas, une mère a demandé une thérapie familiale dans un centre de thérapie pour familles pour l'encoprésie de son fils de 8 ans. La clinique pédo-psychiatrique a dit à cette famille que le problème était provoquée par un problème de couple sous-jacent et qu'une thérapie de famille était indiqué en tel cas. Si les thérapeutes avaient été d'accord de commencer la thérapie familiale sans mettre à jour l'explication sous-jacente pour s'en détacher, ils auraient renforcé la croyance que les salissures de l'enfant étaient causées par un conflit parental. Au lieu de cela, ils ont insisté sur le fait que le symptôme devait être exploré plus à fond parce que l'explication donnée par la clinique, aussi raisonnable qu'elle puisse paraître, était peut-être fausse. En agissant ainsi, les thérapeutes étaient à même d'explorer l'éventail des explications préexistantes et de créer une atmosphère susceptible de faire émerger des explications alternatives.

Les explications implicites contenues dans les suggestions et les attentes peuvent être ramenées au premier plan en utilisant les questions "pourquoi": "Pourquoi pensez-vous qu'ils vous ont suggéré une thérapie de couple?"; "Pourquoi pensez-vous qu'elle vous a adressée à moi?"; "Pourquoi est-ce qu'elle n'a pas suggéré un nouveau hobby ou une conversation avec un ami?"

T. Donc vous êtes venus tous les deux parce que le psychiatre vous l'a demandé. Jerry, pourquoi pensez-vous qu'il a suggéré que vous veniez me voir?

J.                   Il pense probablement que la dépression de ma femme est liée à notre mariage.

T. Je vois. Pourquoi pensez-vous qu'il croit que ça a un lien avec votre mariage?

J. Je pense que Maria s'est plaint du mariage.

M. Non, je ne me suis pas plainte. Je n'ai pas parlé de toi du tout.

T. OK. Donc, vous pensez que le psychiatre croit que la dépression de Maria a un lien avec votre mariage. Et vous avez une idée de ce qu'il dirait qui ne marche pas dans votre mariage? Est-ce que le mariage est trop excitant pour Maria, ou quelqu chose comme ça?

J. Je ne sais pas.

T. Maria, qu'est-ce que vous pensez que sont les raisons pour lesquelles le psychiatre vous a suggéré de venir me voir?

M. Je crois que c'est parce qu'il est trop occupé pour pouvoir me voir assez souvent.

T. Est-ce que vous pensez qu'il avait une raison particulière pour vous suggérer de nous contacter?

M. Je crois que c'est parce que ce cabinet est proche de notre domicile

T. Et qu'est-ce que vous pensez qu'il voulait dire par "assez souvent"?

M. Une fois par semaine.

T. Je vois. Pourquoi est-ce que vous pensez qu'il pense que nous devons nous voir une fois par semaine? Pourquoi pas chaque jour ou une seule fois?

Distinguer et éviter les coalitions

Lorsqu'un thérapeute sait comment les clients, les membres de leur famille, et d'autres gens confrontés à un  problème expliquent le problème, il lui est plus facile d'être conscient de la coalition possible d'une personne contre une autre.

T: Je pense que la thérapie de couple est indiquée dans un cas comme le vôtre.

W. C'est exactement ce que j'essaie tout le temps de lui dire.

H. J'ai parlé de ça avec mon analyste. Il enseigne la psychologie à l'Université, et il a dit qu'elle avait besoin d'une longue thérapie.

T. Je suis heureux de vous apprendre que votre fils n'est pas névrotique. Pour moi, il semble simplement confondre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas.

F. C'est exactement ce que j'essaie tout le temps de te dire. Est-ce que nous avons encore besoin d'en rajouter pour ta mère et toi!

En étant d'accord ou pas d'accord avec les personnes confrontées à un problème, les thérapeutes entrent sans le vouloir dans des escalades de conflits qui doivent décider quelles explications sont justes et quelles explications sont fausses. Cela a pour effet de bloquer les clients dans les explications préexistantes, plutôt qu'à être intéressés à explorer des explications alternatives et des nouvelles solutions.

Ebranler des explications fortement ancrées

Il est courant pour les clients d'avoir des croyances figées sur les causes de leur problème. En pareil cas, il peut être utile d'aider les clients à moins se fixer sur leurs explications afin de faciliter leur exploration d'explications alternatives ou à considérer leurs solutions comme inadaptées à leurs explications. Des questions naïves ou insistantes qui suscitent des explications sont une façon très douce de mettre en doute les explications des clients:

T. Quelle est à votre avis la raison pour laquelle votre femme est incapable d'élever ses enfants?

H. Elle boit trop.

T. Et quelle est l'explication que vous donnez qu'elle boive tant?

H. Elle pense qu'elle n'est pas à la hauteur.

T. Vous croyez qu'elle pense qu'elle n'est pas à la hauteur. Mais comment cela peut-il être une raison pour qu'elle boive? De toutes façons, pourquoi pensez-vous qu'elle croirait qu'elle n'est pas à la hauteur?

H. C'est à cause de la manière dont elle est traitée par ses soeurs.

T. Donc, votre mari croit que vos soeurs peuvent vous pousser à croire que vous n'êtes pas à la hauteur. Vous êtes d'accord?

W. Oui.

T.                       Et quelle pourrait être la raison pour vos soeurs d'agir ainsi? Est-ce qu'elles essaient de faire de vous une Cendrillon, ou quoi?

Il est concevable que si les thérapeutes continuent obstinément ce genre d'explorations presque enfantine des explications données par leurs clients, il deviendra graduellement possible aux clients de moins se fixer sur des explications qu'ils considéraient comme immuables avant l'entrevue.

Exposer et diluer des explications nocives

Les gens abritent parfois secrètement (ou pensent que d'autres abritent) des explications destructrices, dans le sens que croire en elles cause des problèmes supplémentaires. Par exemple, le père d'un adolescent psychotique peut penser que son enfant est malade et que la cause de sa maladie est une disposition génétique que l'enfant a hérité de lui. Cette explication sur la cause peut être destructrice de plusieurs manières. Elle induit la culpabilité du père dans la situation vécue par le fils, et tend à ce que le père se voie comme une personne génétiquement déficiente, pouvant mettre en danger sa descendance. Les explications font s'attribuer à soi-même ou à un autre une espèce de pathologie, un défaut, ou une déficience culturellement dévalorisante.

Au cours du processus d'exploration des explications préexistantes, toute explication nocive que le thérapeute suspecte doit être mis en lumière. Le thérapeute peut aider à sortir le fantôme de l'armoire. C'est seulement après que les explications aient été mises en lumière qu'il devient possible au thérapeute de les dissoudre en introduisant l'idée que ce ne sont que des explications plausibles, pas la vérité:

T. Nous avons parlé de diverses explications pour décrire le comportement récent de Carrie. Vous avez tous présenté des explications intéressantes. Est-ce que personne n'a eu l'idée qu'elle pourrait avoir été victime d'un abus sexuel étant enfant ou quelque chose de plus dramatique encore?

M. (Pause) En fait, j'ai l'impression que même s'ils n'en ont jamais vraiment parlé, c'était ce qu'ils suspectaient, là-bas à l'hôpital:

T. Oui. C'est fréquent pour des gens de notre profession de suspecter un inceste ou des choses comme ça lorsque quelqu'un fugue comme ça de la maison. Qu'est-ce que vous avez pensé de ces doutes?

T. Bien, nous avons donc un tas d'explications, maintenant. Il y a une explication qui m'a traversé l'esprit et que personne n'a présenté, c'est que Steve est homosexuel. Est-ce que personne n'y a pensé?

F. (Pause) Nous en avons parlé, la mère et moi. Je sais bien que nous ne devrions pas penser à ça, mais ça nous vient quand même à l'esprit. Il se comporte quelquefois de façon si curieuse.

T. Est-ce que vous saviez, Steve, que vos parents avaient pensé que vous pourriez être gay? Quel genre d'explication est-ce là?

Si les explications destructrices que les clients gardent secrètement à l'intérieur d'eux-mêmes ne sont pas mis en lumière, elles peuvent être renforcées malencontreusement. Lorsque qu'un clinicien omet de discuter d'une certaine explication, le client peut penser que c'est parce que le clinicien croit qu'il y a quelque chose de vrai dans cette explication mais que le thérapeute pense que le sujet est trop délicat pour être traité. Par exemple, quand un pédopsychiatre qui s'occupe d'une famille dans laquelle la fille souffre d'anorexie ne donne pas d'explications possibles, et en faisant cela évite aussi l'explication que les parents aient pu faire quelque chose de mal, la peur des parents de se sentir responsable de l'anorexie de leur fille est susceptible de se renforcer. Pour prendre un autre exemple tiré de la médecine générale, si un docteur ne discute pas de la possibilité du cancer avec un patient qui a de sérieux symptômes, le patient peut en conclure que sa peur du cancer est justifiée. Inversement, si les praticien peuvent explorer sans hésitation des idées sensibles et parler des explications, ils donnent une impression plus nette qu'ils n'y croient pas.

Stimuler la génération de nouvelles explications

Les réponses émotionnelles des clients au comportement d'autres personnes dépendent de leurs explications sur les causes de ce comportement. Des questions qui suscitent une explication peuvent aider les clients à générer des explications causales alternatives qui pourront, en retour les aider à trouver des voies nouvelles, potentiellement plus constructives, pour répondre à ce comportement:

C. J'ai été hospitalisé pour une dépression nerveuse.

T. Pourquoi avez-vous eu une dépression nerveuse?

C. J'ai rencontré ma mère, et ça y était. Je voulais qu'elle réponde à une simple question et elle ne voulait pas. Elle n'arrêtait pas de changer de sujet, et elle ne voulait tout simplement pas se sentir responsable. Même ma femme s'est énervée.

T. Pourquoi vous êtes-vous énervée?

C. Est-ce que ça ne vous aurait pas aussi irrité? Je suis sûr que si.

T. Peut-être que ça m'aurait irrité, mais mes raisons de m'énerver pourraient être différentes des vôtres. Donc, quelles sont vos raisons?

C. C'est parce qu'elle essaie de me mettre toute la responsabilité sur moi. Elle a toujours fait comme ça. Je m'énerve rien qu'à en parler.

T. Je comprends. Mais pourquoi cela vous énerve? Est-ce que vous pensez que c'est une loi naturelle d'être irrité par des gens qui ne veulent pas prendre de décision?

C. Non. Mais je n'avais jamais pensé à tout cela.

T. OK. Avez-vous pensé pourquoi votre mère se conduit de cette façon?

C. Oui, j'y ai pensé. Je pense que son incapacité à prendre des responsabilités.

T. Pourquoi pensez-vous qu'elle est incapable de prendre ses responsabilités? Est-ce un trait de caractère ou quelque chose qu'elle fait spécialement avec vous?

C. Mon Dieu, vos questions! Vous avez un sacré entraînement psychologique.

T. Je suis désolé. Je suis seulement en train de me faire une idée de comment vous voyez ce problème, je ne tiens pas à être comme un éléphant dans un magasin de porcelaine en vous suggérant quelque chose que vous pouvez faire pour cela.

C. OK. J'y suis. Je ne pense pas qu'elle fasse ça avec  tout le monde. Elle le fait avec moi aussi loin que je me souvienne. Mai pourquoi? Je n'ai jamais pensé à ça. Bon, c'est parce qu'elle veut mew mettre toute la faute dessus.

T. Pourquoi est-ce qu'elle veut vous mettre la faute dessus?

C. Je n'en ai pas la moindre idée

T.                       Bien, vous pouvez toujours imaginer. C'est parce qu'elle elle aime ça, ou parce qu'elle est stupide, ou parce qu'elle apprécie particulièrement votre opinion, ou quoi encore?

C. Je n'ai jamais pensé à ça. Peut-être qu'elle a peur de me blesser.

T. Pourquoi est-ce qu'elle en aurait peur?

Aller vers des solutions

Lorsque les gens sont face à des problèmes, ils sont tellement occupés à leur trouver des explications plausibles qu'ils ne font virtuellement rien pour résoudre le problème. On peut penser que si les thérapeutes montrent un intérêt pour les explications, ils vont malencontreusement continuer à susciter la recherche d'explications chez les clients, empêchant ainsi toute action appropriée en vue de résoudre le problème. Cependant, notre expérience a montré que si les thérapeutes continuent de poser des questions qui suscitent des explications, cela a l'effet, chez les clients, de diminuer paradoxalement le nombre de questions relatives aux causes des problèmes. Il n'est pas inhabituel pour les clients de répondre aux questions "pourquoi" en suggérant que la thérapie devrait plutôt se concentrer sur ce qu'il y a lieu de faire pour le problème. Cette volonté naissante de passer de questions qui suscitent une explication à l'action peut naturellement être encouragée. Cependant, l'alternative peut consister à se concentrer sur les explications, mettant ainsi en lumière le fait que le partage des idées est possible en coopérant.

C. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de continuer à explorer les causes. Je pense que nous devrions nous concentrer sur ce qu'il faut en faire.

T. Mais comment pouvons-nous savoir ce qu'il faut faire avec tout ça si nous ne sommes pas d'accord sur les causes? Par exemple, si je pensais que c'était parce qu'il y a beaucoup de professionnels qui s'occupent de votre cas, et que vous pensiez que c'est à cause de l'incapacité de vos parents à exprimer leurs sentiments, alors il est clair que vous n'aurez pas une très bonne opinion sur mes suggestions quant à ce qu'il faut faire, et je n'aurais pas non plus une très bonne opinion de vos idées non plus.

Soutenir l'amélioration

En accord avec la thérapie orientée sur la solution décrite par Steve de Shazer et ses collègues, les questions suscitant une explication peuvent être utilisées pour mettre en lumière des aspects positifs, comme l'espoir, la compréhension, le respect de soi et le respect pour les autres. C'est la conséquence naturelle qui découle du questionnement qui suscite des explications dans des situations ou l'amélioration est apparente:

:

T. Comment c'est allé?

M. Couci-couça. Au moins, Alice est revenue plus tôt à la maison, le soir.

T. Pourquoi pensez-vous qu'elle a fait ça?

M. Peut-être que nous avons agi de manière plus égale avec elle.

T. Et comment expliquez-vous que vous ayez agi de manière plus égale avec elle?

F. Nous discutons plus tous ensemble.

T. Bon, Alice, comment expliquez-vous que votre papa et votre maman aient commencé à parler plus tous ensemble?

A. Ils s'entendent mieux.

T. C'est de bonne augure. Et pourquoi pensez-vous qu'ils s'entendent mieux?

A. Chacun respecte les points de vue de l'autre.

T.                       Bien! Et comment expliquez-vous donc cela?

Lorsque le point de départ de la recherche d'explications commence par un événement négatif, comme un comportement non désiré, les explications qui émergent ont tendance à être négatives, alors que si le point de départ de la recherche est marqué par un événement positif, les explications tendent à être positives.

Utiliser les explications des clients

Dans certains milieux de la thérapie familiale, il est commun de penser que les explications préexistantes de clients ne sont d'aucun secours, et qu'elles doivent être ignorées, mises de côté, lâchées ou remplacées au cours de la thérapie pour que le changement soit possible. Il est cependant tout aussi concevable que les explications des clients sont, en fait potentiellement utiles, mais que cette utilité n'est pas reconnue.

Dans un cas, par exemple, une cliente souffrait d'anxiété et de pensées obsessionnelles à propos d'un blâme pour légère faute professionnelle. Lorsqu'il lui a été demandé de donner sa propre idée sur la raison de son anxiété, elle a déclaré qu'elle croyait qu'elle avait été causée par ses sentiments de culpabilité. Elle a expliqué qu'elle avait laissé tomber sa vieille mère solitaire en allant dans une autre ville pour étudier. Sa mère était devenue psychotique et était morte quelque temps après. Elle sentait que sa mère avait eu besoin d'elle, et quelle avait été égoïste en ne retournant pas à la maison. Les explications de son anxiété n'ont pas été contestées. Il lui a été dit que le thérapeute ne connaissait que trois manières pour se débarrasser de la culpabilité. Une était de blâmer quelqu'un d'autre, comme le système médical ou la mère elle-même. La deuxième manière consistait à faire amende honorable par une bonne action. La troisième consistait à payer pour le péché commis par la souffrance. Chaque alternative a été discutée en détail. Le thérapeute lui a déclaré qu'il n'était pas en mesure de lui dire laquelle de ses alternatives serait la plus appropriée. La client a répondu qu'elle devait y réfléchir, mais qu'elle était sûre que la troisième alternative n'était pas pour elle. Cette interaction a été déterminante pour la guérison de la cliente.

Dans un autre cas, un couple était en thérapie suite à la dépression de l'épouse. Au cours de la deuxième séance, les conjoints ont indiqué qu'ils avaient constaté une amélioration. Lorsqu'on leur a demandé la raison de cette amélioration, ils l'ont attribué aux conditions météorologiques, qui s'étaient améliorées depuis. Leur explication n'a pas été contestée. Il leur au contraire été demandé pour tâche d'étudier les effets du temps sur leur humeur. Ils devaient se procurer un baromètre et un hygromètre et dessiner un tableau montrant les conditions météorologiques et l'humeur de chacun. Ils amenèrent une planche détaillée à la séance suivante. L'amélioration s'était poursuivie, mais ils avaient renoncé à l'idée que leur humeur dépendait du temps.

Quand les praticien travaillent avec l'idée que les explications causales des clients ne sont pas plus utiles pour la génération de solutions que ne le sont celles des thérapeutes, cela veut dire que les praticien doivent porter un soin particulier à détailler comment les clients expliquent les causes de leur problème.

Acquérir une vue à vol d'oiseau

La tendance s'affirme, dans la thérapie familiale contemporaine, à abandonner le paradigme de la connaissance, caractéristique de la science occidentale selon laquelle les praticien doivent être des observateurs objectifs des clients et des problèmes. Ce paradigme est toujours plus remis en cause par les idées caractéristiques de la cybernétique de second ordre, à savoir que les praticien sont des "observateurs qui participent", ce qui veut dire qu'ils ne choisissent pas seulement de manière subjective ce qui doit être observé et comment interpréter leurs observations, mais qu'ils influencent aussi constamment les pensées et le comportement de leurs clients en interagissant avec eux.

Les idées de la cybernétique de second ordre sont directement applicables lorsqu'il s'agit de comprendre le rôle joué par les explications dans l'interaction entre clients, thérapeute et autres personnes confrontés à un problème. Les clients ne peuvent pas s'empêcher de créer constamment leurs propres impressions sur les explications causales des praticien. Ces impressions peuvent avoir un effet profond sur leurs pensées et leurs comportement. De plus, ces impressions peuvent être transmises par les clients à d'autres personnes confrontées au problème, et permettre ainsi aux explications causales des praticien d'influencer les pensées et le comportement de plusieurs individus.

D'une manière ou d'une autre, il est impossible aux thérapeutes de ne pas générer des explications causales et il est de même impossible aux clients de ne pas avoir des impressions sur ces explications. Toutefois, par un intérêt accru pour les explications, il devient possible aux thérapeutes de prendre un point de vue à vol d'oiseau, oui une métaposition, et spéculer avec leurs clients sur les effets éventuels provoqués par la croyance en une ou l'autre des explications. Il existe trois manières d'y parvenir, qui pourraient être:

T. Donc vous pensez que le problème est causé par la boisson de votre mari. Si je pouvais être d'accord avec vous, qu'est-ce que vous pensez qu'il se passerait? Si votre mari découvrait que c'est ce que j'ai pensé, est-ce que cela le ferait boire moins ou plus?

T. Vous semblez penser que la thérapie brève peut vous aider même si une longue thérapie individuelle n'a été d'aucune utilité. Si j'étais d'accord avec vous, comment cela influencerait-il vos relations avec votre dernier thérapeute? Est-ce que vous lui en voudriez encore plus? Et si c'était le cas, est-ce que ce serait une aide ou est-ce que ça rendrait les choses encore plus difficiles?

T. Si nous nous mettons tous à croire que la dépression de Tim est liée à ses expériences durant la petite enfance, qu'est-ce qui se passerait? Est-ce que Tim se sentirait mieux ou plus mal? Et la relation avec les parents de Tim? Est-ce qu'elle deviendrait ,meilleure ou pire?

CONCLUSION

Même si l'idée simpliste de la causalité linéaire a été vigoureusement contestée dans la littérature et la théorie de la thérapie familiale ces dernières années, nous tous, clients comme thérapeutes, avons tendance à penser en termes de cause-effet, du moins quand nous rencontrons des problèmes dans notre vie personnelle. L'idée qu'il y a une chose qui en cause une autre est profondément enracinée dans le langage que nous parlons. Accepter et apprécier la tendance qu'a l'humain à croire dans des explications causales est un moyen performant pour valoriser l'interaction entre praticien et clients.

 

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