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Résumé
de la conférence-atelier donnée à Fribourg le 29 mars 2004
par M. Marc Reisinger, de Bruxelles
Bateson:
vers une théorie systémique de la dépendance
Introduction
Dans
un article publié en 1971, Gregory Bateson, qui est l'auteur du
rapprochement entre la double contrainte (double bind) et la genèse de
la schizophrénie, opérait un rapprochement encore plus surprenant
entre l'épistémologie de la cybernétique et la théologie des
"Alcooliques anonymes". Je m'efforcerai de clarifier ce
raccourci dans la suite de mon exposé.
La
réflexion de Bateson repose moins sur l'analyse des problèmes
individuelles des alcooliques que sur une analyse de la culture
occidentale. Cette analyse explique les succès importants de la méthode
des "Alcooliques anonymes". Elle peut être étendue à
d'autres formes de dépendance, notamment à la dépendance à l'héroïne.
Je tenterai de montrer qu'elle permet de comprendre le rôle des
traitements de substitution (méthadone, buprénorphine, héroïne).
La
maîtrise de soi
Paradoxalement,
Bateson part d'une critique de la sobriété plutôt que d'une analyse
psychopathologique. L'intoxication alcoolique peut être vue, selon lui,
"comme une correction subjective appropriée de la sobriété"
(267).[1]
Cette
"critique de la sobriété" a d'abord une portée
individuelle. L'alcoolique en état de sobriété est classiquement décrit
comme "immature", "oral",
"passif-agressif", "angoissé par la réussite",
"hypersensible", "faible", etc. Si cet état de
sobriété le pousse à boire, c'est que cet état, dit Bateson, doit
"contenir une erreur, voire une pathologie; l'intoxication, ne fait
qu'apporter une correction (subjective) de cette erreur" (267).
Bateson parle des "prémisses malades" de l'alcoolique, qui
conduisent à des résultats insatisfaisants.
Mais
il ajoute que ces prémisses ne sont pas propres à l'alcoolique. Elles
sont "conventionnellement admises", et "continuellement
renforcées par son environnement social" (267). Ces remarques de
Bateson ouvrent sur une critique beaucoup plus profonde, celle de la
société occidentale qui valorise la sobriété, la volonté et la maîtrise
de soi. La sobriété de l'alcoolique n'est qu' "une variante
particulièrement catastrophique du dualisme cartésien: la division
entre Esprit et Matière ou …entre volonté consciente ou
"soi" (self) et le reste de la personnalité" (269-70).
A
l'opposé de cette idéologie de la volonté, la "reddition"
de la volonté de l'alcoolique constitue le principe de base des
"AA". Elle s'exprime dans les deux premières étapes des
"AA":
1.
"Nous reconnaissons que nous sommes sans défenses devant l'alcool
et que nous ne pouvons plus gouverner nos vies"
2.
"Nous croyons que seul un Pouvoir plus grand que le nôtre peut
nous rendre la santé" (269).
"D'un
point de vue philosophique, [ces étapes] ne constituent nullement une
reddition, mais un changement d'épistémologie, un changement dans la
façon d'appréhender la personnalité dans son propre monde. C'est ce
changement qui s'effectue d'une épistémologie incorrecte vers une
autre plus correcte" (270).
Bateson
entend par "épistémologie", "un ensemble d'hypothèses
ou de prémisses habituelles, implicites dans la relation entre l'homme
et son environnement" (271). Ce sont les "règles dont se sert
l'individu pour 'interpréter' son expérience" (271). Il va s'intéresser
plus particulièrement aux "prémisses qui sous-tendent le concept
occidental de soi" et aux "erreurs qui se rattachent à ce
concept" (271).
La
cybernétique, la théorie des systèmes et de l'information ont apporté
des progrès essentiels dans la compréhension du "soi" ou de
l'esprit. "A l'ancienne question de savoir si l'esprit est immanent
ou transcendant, nous pouvons désormais répondre avec une certitude
considérable en faveur de l'immanence" (272).
Plutôt
que "d'esprit" ou de "pensée", notions
anthropomorphiques et ancrées dans la dichotomie corps-esprit, Bateson
parle de "caractéristiques mentales" (272). Caractéristiques
qui appartiennent à tout système complexe, à partir du moment où il
compare des données et répond à des différences. Un tel système
"traite l'information" et il est autocorrecteur, c'est-à-dire
qu'il évolue soit dans le sens d'un équilibre (optimum homéostatique)
soit dans le sens de la maximalisation de certaines variables.
L'unité
d'information ou "idée élémentaire" peut se définir
abstraitement comme "une différence qui produit une autre différence"
(272). Aucune partie de ce système interactif ne peut exercer un contrôle
unilatéral sur le reste. "Les caractéristiques
"mentales" sont inhérentes ou immanentes à l'ensemble considéré
comme totalité." (272)
Dans
cette optique, comment répondre aux questions classiques :
"Un ordinateur peut-il penser ?" "L'esprit se trouve-t-il
dans le cerveau ?"
La
réponse à la première question est négative, sauf pour certaines
caractéristiques "mentales" contenues dans l'ordinateur. Par
exemple, l'ordinateur peut contenir un thermostat qui règle sa température
interne. Le thermostat actionnera un ventilateur, qui s'arrêtera
lorsque la température est suffisamment basse. On peut dire que
"le système fait preuve de caractéristiques 'mentales' pour ce
qui est de sa température interne" (274). Mais il serait incorrect
de dire que le travail spécifique de l'ordinateur est un
"processus mental". L'ordinateur n'est qu'un arc dans un
circuit plus grand qui comprend l'homme et l'environnement d'où
proviennent les informations. C'est le système global, comprenant
l'homme et l'environnement, qui possède des caractéristiques
"mentales".
De
même, l'esprit n'est pas dans le cerveau; il est immanent au système :
cerveau + corps + environnement.
"Si
nous cherchons à expliquer le comportement d'un homme ou d'un autre
organisme, ce 'système' n'aura généralement pas les mêmes limites
que le 'soi' " (274).
Exemple
d'un homme qui abat un arbre avec une hache:
"Chaque
coup de hache sera modifié (ou corrigé) en fonction de la forme de
l'entaille laissée sur le tronc par le coup précédent. Ce processus
autocorrecteur (autrement dit mental) est déterminé par un système
global : arbre - yeux - cerveau - muscles - hache - coup - arbre; et
c'est bien ce système global qui possède les caractéristiques de
l'esprit immanent." (274).
Plus
exactement il faudrait parler de(différences dans l'arbre) - (différences
dans la rétine) - (différences dans le cerveau) - (différences dans
les muscles) - (différences dans le mouvement de la hache) - (différences
dans l'arbre), etc. Ce qui est transmis tout au long du circuit, ce sont
des "conversions de différences" et "une différence qui
produit une autre différence est une idée, ou une unité
d'information" (275).
Mais
ce n'est pas ainsi qu'un occidental moyen considérera l'abattage de
l'arbre. Il dira : "J'abats l'arbre", considérant qu'un agent
délimité, le SOI, accomplit une ACTION déterminée, dans un but précis,
sur un OBJET déterminé.
Le
langage courant exprime l'esprit à l'aide du pronom personnel
("Je"), ce qui aboutit à renfermer l'esprit dans l'homme et
à réifier l'arbre.
Autre
exemple : un aveugle avec sa canne. Ou commence le "soi" de
l'aveugle (sa "pensée") ? Au bout de la canne ? A la poignée
? Questions absurdes. La canne est une voie au long de laquelle sont
transmises des différences transformées. Couper cette voie, c'est
supprimer une partie du circuit systémique qui permet à l'aveugle de
se déplacer.
"L'unité
autocorrective qui transmet l'information ou qui, comme on dit,
"pense", "agit" et "décide", est un système
dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles
de ce que l'on appelle communément "soi" ou
"conscience" (…) Il existe des différences multiples entre
le système "pensant" et le "soi" tels qu'ils sont
communément conçus" (276):
1.
Le système n'est pas une unité transcendante comme le "soi".
2.
Les idées sont immanentes dans un réseau de voies causales que suivent
les conversions de différences.
3.
Ce réseau de voies ne s'arrête pas à la conscience. Il inclut les
voies de tous les processus inconscients autonomes et refoulés, nerveux
et hormonaux.
4.
Le réseau n'est pas limité à la peau, mais comprend toutes les voies
externes par où circule l'information.
L'alcoolisme
La
philosophie des "AA" rejoint la théorie des systèmes, en ce
sens qu'elle incite l'alcoolique à placer son alcoolisme à l'intérieur
du "soi" et non à l'extérieur.
A
l'opposé, la "fierté" de l'alcoolique (pride = orgueil,
fierté, morgue), consiste à placer son problème à l'extérieur de
lui et à lui lancer un défi permanent. Quand il boit, il affirme :
"Je peux rester sobre". Quand il est sobre, il dit: "Je
peux prendre un verre sans problème". Ainsi, il oscille dans un va
et vient qui entraîne sa chute progressive.
La
fierté de l'alcoolique n'est qu'une conséquence de ce que Bateson
appelle "l'étrange épistémologie dualiste qui caractérise la
civilisation occidentale" (278), "l'épistémologie de la maîtrise
de soi" (285).Epistémologie dualiste illustré par l'homme qui dit
: "J'abats l'arbre".
Bateson
analyse ensuite le type de relation qu'entretient l'alcoolique avec
l'"autre" réel ou imaginaire ? La fierté de l'alcoolique
entraîne une relation à l'autre symétrique (compétitive) et non
complémentaire.
-
Bateson
note qu'en dehors de l'alcoolisme, l'habitude de boire en Occident
est marquée par la symétrie. Les gens qui boivent s'opposent l'un
à l'autre, verre contre verre. Dans ces cas, l'autre est bien réel
et la symétrie ou la rivalité est amicale.
-
Il
existe aussi une tendance à boire autant que les autres;
l'alcoolique essaie de suivre.
-
L'alcoolique
devient aussi un buveur solitaire. Lorsque sa femme et ses amis lui
reprochent sa faiblesse, il réagit symétriquement en montrant
qu'il peut résister à la bouteille. Mais sa sobriété affaiblit
sa motivation et il se remet à boire, comme on l'a vu plus haut.
-
Au
stade suivant, l'alcoolique va chercher à prouver que la bouteille
ne peut pas le détruire. Il combat l'alcool d'une nouvelle manière.
"Le
rapport de l'alcoolique à son "autre" (réel ou imaginaire)
est donc nettement symétrique et schismogénétique. L'alcoolique est
en état d' "escalade" (284).
Tout
se passe comme si l'alcoolique testait la "maîtrise de soi"
avec comme but indicible de prouver qu'elle est inefficace et absurde.
"L'épistémologie de la maîtrise de soi, que les amis infligent
à l'alcoolique, est en elle-même monstrueuse. L'alcoolique a raison de
la rejeter. De cette façon, il parvient à une reductio ad absurdum de
l'épistémologie conventionnelle." (285-6).
Lorsqu'il
s'abandonne à l'ivresse, l'alcoolique voit "ses angoisses, ses
ressentiments, sa panique disparaître comme par enchantement"
(287). Il ressent "la chaleur physiologique de l'alcool dans ses
veines, et une sorte de chaleur psychologique à l'égard des
autres" (287). Le passage de la sobriété à l'intoxication
correspond aussi à un passage du défi symétrique à la complémentarité"
(287). Culturellement, l'alcool crée une communion, "il facilite
la complémentarité dans les relations" (288).
Dans
la mesure où l'ivresse "guérit" l'alcoolique de sa sobriété,
les AA considère qu'un alcoolique ne peut être aidé que quand il a
"touché le fond". Le "fond" étant différent pour
chaque individu; certains touchent le fond plusieurs fois dans leur vie;
d'autres meurent avant d'avoir touché le fond.
Au
moment où l'alcoolique touche le fond et prend conscience de son échec
total, il peut expérimenter un "changement involontaire dans l'épistémologie
inconsciente profonde - une expérience spirituelle" (290). La
"conversion" de l'alcoolique à laquelle parviennent les
"AA" peut être décrite comme "un changement dramatique
des habitudes (ou épistémologie) symétriques, vers une vision
purement complémentaire de son rapport aux autres, à l'univers ou à
Dieu" (284).
La
théologie des "Alcooliques anonymes" correspond à l'épistémologie
de la cybernétique.
-
AA
: "Il existe un pouvoir qui est supérieur au soi" :
"La cybernétique irait même plus loin en reconnaissant que le
'soi', tel qu'on l'entend généralement n'est qu'une petite partie
d'un système beaucoup plus vaste d'essais-et-erreurs, à travers
lequel s'opèrent la pensée, l'action et la décision
-
Le
'soi' est une fausse réification d'une partie mal délimitée de
cet ensemble beaucoup plus vaste de processus entrelacés"
(290).
-
"Toucher
le fond" et "se rendre" (ou "se soumettre"
= surrender) permet à l'alcoolique de découvrir une relation
favorable avec ce Pouvoir.
-
La
relation saine entre chaque individu et ce Pouvoir est complémentaire.
Elle est en parfaite opposition avec la "fierté" de
l'alcoolique, qui opère comme une relation symétrique avec un
"autre" imaginé.
-
Ce
qui décrit le mieux la relation de chaque individu avec le
"Pouvoir" ce sont les mots : "faire partie de".
Le
traitement des héroïnomanes
La
lecture de cet article de Bateson m'a aidé à comprendre, il y a une
quinzaine d'années, le rôle fondamental des médicaments de
substitution (méthadone, buprénorphine) dans le traitement des héroïnomanes.
Comment transposer une théorie qui s'applique au traitement
d'abstinence des alcooliques au traitement de substitution des héroïnomanes
?
Il
faut tout d'abord remarquer que si Bateson montre que la théorie systémique
explique le succès des " AA", il précise que "la voie
des AA n'est probablement pas la seule conséquence correcte de l'épistémologie
de la cybernétique et de la théorie des systèmes" (296).
Bateson
est un anthropologue social et un théoricien, pas un thérapeute et un
praticien. Il se contente d'observer et d'expliquer un système qui
marche. Le point essentiel de sa théorie est que le système de la dépendance
(alcool, héroïne, etc.) est "un système dont les limites ne coïncident
ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu'on appelle communément
'soi' ou 'conscience' "(276).
La
caractéristique essentielle la dépendance à l'héroïne est la
suivante. Même après une période de sevrage relativement longue, un héroïnomane
ressent une envie d'héroïne en présence de personnes, de lieux ou
d'objets liés à son ancienne habitude. Cette envie s'accompagne de
symptômes physiques de sevrage (douleurs, frissons, dilatation des
pupilles), qui entraînent un besoin de reprendre de l'héroïne. Si la
personne répond à ce besoin, elle risque d'entrer dans une nouvelle
phase de dépendance.
Ce
phénomène est appelé "syndrome de sevrage réflexe". Il
permet de comprendre le problème de la double dépendance à l'héroïne.
Il ne s'agit pas d'une dépendance "physique" et
"psychologique", mais plus exactement d'une dépendance
"interne" et "externe". La dépendance interne -
l'accoutumance - est un besoin physiologique créé par l'usage
chronique d'héroïne, dont l'arrêt provoque des symptômes douloureux.
La dépendance externe est liée aux habitudes, aux lieux, aux fréquentations,
qui peuvent à eux seuls réveiller l'état de manque. Des patients
parisiens m'ont déclaré - avec fierté et dépit à la fois - qu'ils
n'avaient "pas de problème d'héroïne au delà du périphérique".
Ils exprimaient ainsi le fait qu'ils pouvaient se sevrer de l'héroïne
sans trop de difficultés en dehors de Paris, mais que le manque réapparaissait
dès leur retour.
Ce
phénomène illustre parfaitement les idées de Bateson. Pour comprendre
la dépendance à l'héroïne, il faut tenir compte de l'ensemble des
circuits impliquant l'homme et son environnement. Il n'existe pas
d'individu stable sevré ou dépendant. C'est ce qui déroutait les
patients parisiens que je viens d'évoquer. "L'individu" est
différent à chaque instant en fonction de son environnement. La réalité
c'est l'ensemble individu + environnement, qui varie constamment.
Le
refus de cette vérité n'est pas seulement le fait des patients. Un
grand nombre de cliniciens négligent ce problème et résistent à le
reconnaître.
Les
psychothérapeutes, en voulant agir exclusivement sur les circuits
restreints du psychisme, se sont heurtés à des échecs complets dans
le traitement des héroïnomanes. Pour rationaliser ces échecs, ils ont
élaboré des concepts contre-transférentiels négatifs, taxant les
conduites des toxicomanes de "suicidaires" ou
"ordaliques" (M. Valleur). D'autres ont tenté d'évacuer le
problème de la dépendance, en considérant qu'il se résolvait spontanément,
invoquant notamment l'expérience des soldats américains héroïnomanes
revenus du Vietnam et guéris spontanément (Olievenstein)[2]. Certains
psychanalystes radicaux dénient toute réalité à la dépendance en
affirmant que "c'est le toxicomane qui fait la drogue" (H
Freda).
La
focalisation sur le traitement de sevrage traduit également la négligence
des circuits réels de la dépendance. La vogue de la désintoxication
ultrarapide sous anesthésie (UROD) illustre cette manière de considérer
l'individu indépendamment de son environnement. On fait entrer l'héroïnomane
en salle d'opération; sous anesthésie on "nettoie" son
cerveau de toute trace d'opiacé; puis on le remet en circulation après
cette "vidange" ultrarapide. Le simplisme de la méthode se
traduit par le fait qu'un grand nombre de patients récidivent dès la
sortie et que le taux d'échec global est de 80% après six mois, comme
pour toutes les autres techniques de sevrage. Ce taux d'échec élevé
est dû au fait que les traitements de désintoxication ne tiennent
aucun compte du mécanisme de sevrage réflexe décrit plus haut, qui
est lié au contexte global.
Du
point de vue de l'efficacité, l'équivalent des "Alcooliques
anonymes" pour les héroïnomanes est une méthode qui se situe aux
antipodes de l'abstinence: le traitement de maintenance ou de
substitution. Le "taux de recrutement" du traitement est très
élevé. Lorsque ce traitement est suffisamment accessible, 70 à 80%
des héroïnomanes acceptent d'entrer en traitement (vs moins de 10%
pour les traitements de sevrage). Le "taux de rétention" en
traitement est également élevé : les bons programmes retiennent en
traitement 70 à 80% des patients pendant plus d'un an (vs 30% pour les
post-cures de sevrage). Le taux de réussite des TS est donc largement
supérieur à celui des autres traitements.
La
théorie de Bateson permet de comprendre cette efficacité. Le TS
n'isole pas une des composantes du système de la dépendance, comme la
psychothérapie qui tente d'agir sur le psychisme, comme le sevrage qui
agit sur l'organisme, ou comme la post-cure, qui isole le toxicomane de
son milieu habituel. Le TS intègre et agit sur le système global de la
dépendance.
La
méthadone ou la buprénorphine apaisent d'abord les symptômes présents
de manque et suppriment le besoin immédiat d'héroïne. L'envie d'héroïne
(fondée sur le passé, le souvenir du plaisir) ne disparaît pas immédiatement,
mais progressivement. C'est pourquoi le traitement n'a pas de durée déterminée;
celle-ci dépend de l'évolution future du système individu +
environnement. Le réflexe conditionné de sevrage, qui constitue la
pierre d'achoppement du traitement des héroïnomanes, s'éteint
progressivement grâce à la stabilité neuro-physiologique interne
apportée par la méthadone.
On
voit que le TS tient compte de la totalité du système de la dépendance
à l'héroïne, y compris dans sa dimension temporelle (plaisir passé,
dépendance présente, envie future).
Le
TS rompt aussi (comme les AA) avec l'illusion de la maîtrise de soi,
puisque le patient se soumet à la prise d'un médicament de
substitution, il accepte le fait d'être dépendant du médicament.
Ce
médicament a le pouvoir de mettre fin à l'alternance sobriété/ivresse,
dont on a vu qu'elle entretenait la dépendance.
On
pourrait alors se demander pourquoi Bateson n'a pas choisi l'Antabuse
(disulfiram) comme traitement modèle de l'alcoolisme, plutôt que la
philosophie des AA. Probablement parce que l'antabuse n'a aucun effet
analogue à l'alcool (effet "agoniste"). L'antabuse ne produit
même aucun effet spécifique. Il a pour seul effet de provoquer un
malaise en cas de consommation d'alcool. La prise d'Antabuse est donc
essentiellement liée à la volonté, composante dont Bateson a montré
qu'elle joue un rôle restreint dans le traitement des dépendances. Le
même problème se pose, dans le traitement des héroïnomanes, avec les
antagonistes purs de l'héroïne (naltrexone), qui neutralisent les
effets des opiacés, sans produire de sensation spécifique . Les médicaments
de substitution de l'héroïne, au contraire, ont des effets
"agonistes", analogues à l'héroïne, tout en étant assez
différents pour être efficaces: ils soulagent le manque, mais ils
suppriment l'alternance d'euphorie et de manque caractéristique de la dépendance
à l'héroïne.
Pour
poursuivre la comparaison entre les AA et les traitement de
substitution, ajoutons que le renoncement à la maîtrise de soi et la
soumission à un "Pouvoir plus grand" constitue une
conversion, une expérience spirituelle qui entraîne un changement d'épistémologie
(càd de vision du monde), entraînant elle-même un changement de
comportement global.
En
s'engageant dans le traitement de substitution, l'héroïnomane renonce
également à la maîtrise de soi, mais il se soumet à un simple médicament,
et non à un Pouvoir plus grand. Le changement de comportement précède
le changement d'épistémologie. Le rôle du médecin ou du psychothérapeute
pourrait être alors de favoriser ce changement de vision du monde.
Conclusion
La
vision systémique permet de comprendre l'efficacité des TS parce
qu'elle permet de comprendre la dépendance mieux que la pensée linéaire.
1.
L'approche linéaire tente d'isoler des causes. Une de ses conséquences
est de considérer l'abstinence comme l'objectif primordial du
traitement des toxicomanes. On se focalise sur le lien entre un individu
et un produit et l'on cherche à rompre ce lien pour résoudre le problème.
Ce raisonnement simpliste constitue le fondement de programmes thérapeutiques
inefficaces et néfastes. Il est également à la base de l'opposition
aux traitements de substitution. Il dénature également les traitements
de substitution, lorsque les soignants sont obsédés par l'abstinence
et veulent à tout prix réduire la durée du traitement et les doses.
2.
Cette focalisation sur l'abstinence est corollaire d'une idéologie
prohibitionniste, où la répression prend le pas sur toute autre
approche des problèmes de dépendance. La recherche des causes, qui
caractérise la pensée linéaire, dérive naturellement vers la
recherche des coupables. C'est pourquoi les prisons sont remplies de
toxicomanes. L'idéologie prohibitionniste explique également le
rationnement des traitements de substitution.
3.
La recherche des causes et des coupables se traduit par un climat
moralisateur très caractéristique. Les institutions religieuses
s'investissent dans la prise en charge des toxicomanes (par
l'abstinence), les médias étalent les "confessions" de
toxicomanes repentis et les plaintes des parents.
4.
Enfin, l'approche linéaire entraîne une tendance excessive à la
"psychologisation" du problème en négligeant les facteurs de
dépendance physiologiques et sociaux.
Pour
sortir de cette vision linéaire, il faut renoncer à l'illusion de
soigner des individus, de localiser leur problème dans le produit, dans
le psychisme, dans la famille ou dans la société. Il faut appréhender
l'ensemble des circuits qui déterminent la dépendance.
Au
niveau clinique ceci peut se traduire par les lignes directrices
suivantes:
1.
Ecouter attentivement chaque patient pour comprendre les "circuits
étendus" de sa dépendance, qui sont chaque fois particuliers.
2.
Chercher à comprendre comment les choses se passent (en cas de rechute
par exemple), plutôt que pourquoi.
3.
Ne pas juger, ni rejeter
4.
Ne pas encourager le patient à lutter contre sa dépendance, mais plutôt
à "ruser". Il faut partir d'un présupposé de faiblesse plutôt
que de force à l'égard de l'héroïne. (Exemple: toute discussion
entre un patient en traitement et un héroïnomane défoncé risque de
se terminer par une "petite fête", c'est-à-dire une prise
d'héroïne).
Pour
conclure, je dirais que la pensée systémique ne se contente pas
d'analyser les relations entre les individus. Elle remet en question la
notion même d'individu, de "soi", de conscience. Au delà
d'une thérapie familiale qui se limiterait à une
"psychologisation" légèrement élargie, la pensée systémique
peut se fixer pour tâche plus ambitieuse de comprendre l'ensemble des
circuits de la dépendance, en incluant les trois pôles complémentaires
que sont l'individu, le produit et l'environnement.
notes
[1]
Les numéros de page se réfèrent à : Gregory BATESON, Vers une écologie
de l'esprit I, Points, Le Seuil, 1977
[2]
Cette pseudo-théorie néglige une série de faits: la plupart des
conscrits n'avaient consommé de l'héroïne que pendant quelques
mois au Vietnam; ils rentraient souvent dans de petites villes du
milieu des Etats-Unis, où l'héroïne était inexistante; un grand
nombre de vétérans qui sont retournés dans les grandes métropoles
ont dû suivre des traitements de substitution de longue durée.
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